ANNALES EUROPÉENNES. ANNALES t # EUROPEENNES, PUBLIÉES SOUS LA DIRECTION DE M. RAUCH, ANCIEN OFFICIER D0 GENIE , MEMBRE DES SOCIÉTÉS gÉOGRÀPHIQXTE , PHILA.NTROPIQUE , ETC., ETC. TOME CINQUIÈME. DIX-SEPTIÈME LIVRAISON DE LA DEUXIEME ANNEE. CHEZ A PARIS/ M. RAUCH, Ingénieur en retraite, Directeur des Annales, Place Royale, N° 20, C. J. TROUYÉ, Imp.-Llb., rue des Filles S.-Thomas,No 12. 1824. ANNALES EUROPEENNES, PUBLIEES SOUS LA DIRECTION DE M. RAUCH, ANCIEN OFFICIER DU GÉNIE, ETC. XVII«. LIVRAISON. Avant d'aborder les sujets de haut intérêt que nous avons à exposer dans le présent cahier , nous commencerons par la description de la gravure , tr^' embrasse, dans la sphère la plus élevée et Ja plus expressive , la fidélité et l'attachement désintéressés du chien envers l'homme. On se rappelle l'intéressante anecdote d'un chien barbet, dont le maître périt sur la Seine, en glissant près du Pont-Neuf, dans l'hiver de 1796. Après avoir inutilement tenté de res- saisir son malheureux maître , le fidèle animal resta sur la glace à l'endroit où il venoit de le voir engloutir , et s'y laissa mourir sans qu'on pût parvenir à l'en arracher : une dame d'esprit dit à ce sujet : Ce chien eut une amitié plus qu'humaine. 2. 1 2 ANWALrs Tout le nioiuli" a reniarc^iK' à IVxposilion du . Louvre en 1822 , iia Jxau tahJeau de M. Vi- giiercm , qui icpiciseiiioit le trait d\iij chien lout-à-lail di'j'iu' de la ni('nioire , nous dirions presque de réinidalion des hommes. Ce trait rendu avec autant de simplicité que de talent par l'artiste, avoil le mérilc, le pre- mier de tous dans les arts, de pouvoir être géné- ralement et aussitôt compris de lous les specta- teurs exerces à deviner les sujefs de la pein- ture. Le sujet de celui-ci étoit le Convoi du pua- vrc, on voyoit un corhillard traîné par deux chevaux, s'avançanl lentement vers L« cimetière commun; derrière, pour toute suite, un chien barbet qui , la tête baissée , accompagnoit à sa triste destination , un corbillard qu'il sembloit ne devoir plus quitter. Au bas du tableau on lit ces mots : Convoi dupaiivre. Et lors rncme qu'on n'auroit pas lu cette ex- plication expressive, chacun n'en auroit pas moins senti et jugé tout ce que le peintre a voit si bien réussi à exprimer ; c'est que tout étoit dans une parfaite harmonie dans cet ouvrage; c'étoit un coucher du soleil dont la teinte mé^ lancolique ajoutoit encore à l'ofret du tableau , en y répandant le sujet de mille réflexions tris- EUROPÉENNES. 3 tes et pe'netrantes. On peut dire que M. Vi- gnergn a peint Paris d'un Irait de pinceau ; toute l'éloquence des livres est au-dessous de l'expression de ce tableau. On trouve dans la belle description faite de la puissance de l'homme dans l'ëtat de nature, tome vingt-un du Dictionnaire des Sciences na- turelles , les pages suivantes au sujet du chien (i) : «Cependant, au milieu de ces bois voisins des eaux, et dont les grottes et les berceaux sont encore l'habitation de l'espèce humaine , un animal doué d'un odorat exquis , d'une vue perçanï'^ ^t d'un instinct supérieur, d'un natu- rel aimant , courageux pour les objets qui lui sont chers , timide pour ses propres besoins , avide d'un secours étranger , réclamant sans , cesse un appui , se livrant sans réserve, modi- fiant ses habitudes par affection , docile par sentiment, supportant même l'ingratitude, ou- bliant tout, excepté les bienfaits, et fidèle jus- (i) Dictionnaire des Sciences naturelles , par plusieurs professeurs du Jardin du Roi et des principales écoles de Paris. II y a d(^'jà viugt-huit volumes de publiés , avec planches et portraits. Chez F. G. Levr.uilt, éditeur, à Strasbourg , et rue des Fossés-dc-Monsieur-le-Prince , n. 33 , à Paris. 1. 4 ANNALES fjirau frf'pas, s*al!aclio à l'homme, se dévoue à le servir, lui iil)aii(loiine veriiablrment tout son elrc , cl, par celle alliance volontaire ctduralilc, lui donne le sceptre du monde. » Jusqu'à ce momenl, riiomme n'avoit j)u que rej)Ousser, j)oursuivreel niellre à mon les ani- maux; maintenant il va les réj^ir. Aidé du chien, son nouveau, son infatiijahle compagnon, il réunit autour de lui la chèvre, la hrehis, la vache ; il forme des troupeaux ; il acquiert dans le lait un aliment salubre et abondant ; la hou- lette remplace la hache cl la massue : il devient pasteur. » N'éiant plus condamne à des couiacc loin- taines, il cherche à embellir la grotte dont il n'est plus contraint à s'éloigner si fréquemment. Son cœur apprend à goûter les charmes. d'un paysage, à préférer un séjour riant; à attacher» des souvenirs louchans à la foret silencieuse, à la verte prairie, au rivage fleuri. 11 a façonne le bois pour l'attaque et la défense ; il va le façon- ner pour le plaisir. «Toujours guidé par le sentiment, entouré de sa compagne , de ses enfans , de son chien fidèle, il rapproche des branches souples^ en entrelace les rameaux, les couvre de larges feuilles, les élève sur des tiges préparées. Environnant d'é- EUIIOPÉENNES. 5 pais feuillages et d'arbrisseaux flexibles celte enceinte si cbère, cet asile qu'il consacre à tout ce qu'il aime , il construit la première cabane ; et réternel modèle de la plus pure architecture est due à la tendresse, et le chien fidèle en est le gaj'dien,^^ » Le suprême auteur de la nature , qui a sou- mis à l'homme tout le domaine de la terre , lui a subordonné les conformations , les goûts , les instincts de toutes les créatures, destinées à servir soit à sa puissance, soit à sa sécurité , ou à son bonheur. Parmi ces races nombreuses , le chien en occupe le premier rang, et l'on voit partout qu'une prévoyance prédominante en avarié les races et les espèces, pour que l'homme pût trouver partout ce fidèle auxiliai re , cons- titué suivant que ses besoins et les climats difFé- rens Texigeoient. Nous voyons les Kamschadales atteler six, douze , jusqu'à vingt-quatre forts chiens a leurs traîneaux (i) , et ces mêmes chiens se contenter pour toute nourriture , des os des animaux et des arrêtes de poissons qu'ils ont aidé à prendre. (i) M. Lesseps , consul général français, a parcouru ainsi une grande partie de la Tartarie russe, traîné par vingt- quatre chiens. 5 AKNALES Aussitôt que la belle saison les rend inutiles, on les lâche , et ils se livrent alors , souvent de compagnie avec les ours même, à lâchasse et à la pèche pour subsister; mais dès que l'hiver approche , ils reviennent fidèlement sous le toit protecteur , offrir de nouveaux services à leurs maîtres» Nousavonsvu, dans la quatorzième livraison, les chiens des Esquimaux dans l'hémisphère op- posé, constitués d'une manière particulière en force, être les gardiens des cabanesde neige gla- cée Ao, leui^s maîtres, traîner non-seulement leurs ménages, mais les aider encore à conquérir le loup, le <;hevreinl y le bison, le bœuf musqué, et attaquer avec tout le courat,edu dévoûment, jusqu'aux redoutables ours polaires, dont la chair grasse fait les délices des habitans errans dans ces âpres et solitaires contre'es. D'une part, on voit le chien amphibie de Terre-Neuve, chargé par la nature de faire la pèche au profit de son maître , et de sauver les naufragés du milieu des flots irrités, tandis qu'au haut des Alpes, se montre une autre race de chiens, parcourant en éclaireurs les sentiers glacés de ces monts, pour veiller à la vie des voyageurs et les guider vers ces hospices sacrés, élevés par une religieuse humanité. EUROPEENNES. j Viennent les chiens des bergers et des pâtres;. le chien d'arrêt et le lévrier, pour le gibier de plaine; les chiens-gardes des habitations et des troupeaux de chevaux en pâture; le basset, des- tiné a forcer le renard dans sa tanière; les chiens courans, pour faire la guerre au loup, à l'ours , au sanglier, au cerf et au chevreuil; le barbet, pour qui l'eau est un second élément néces- saire, parca qu'il est chargé d'y chercher les fruits des chasses nautiques. • En ne parlant que de ces douze espèces de chiens, sur l'immense variété qui en compose la race , ow voit que chacun a des services diffé- rens à rendre à l'homme ; suivant les sites , les climats qu'il habite ; que le chien de berger ne sauroit suppléer le chien d'arrêt ou le basset, pas plus que le barbet ne pourroit remplacer le chien de berger. Tant de consonnances dans les formes, dans les goûts, l'instinct et l'intelligence, indiquent des calculs supérieurs dont le bon- heur de l'homme a été le motif réel , comme le centre des plus sublimes prévoyances : quelques exemples encore , que nous allons citer de la fidélité et de l'attachement du chien , confirme- ront ce juste sentiment qu'on doit avoir dans les grands motifs de tout ce qui existe. 8 ANNALES Un journal anglais rapporte le trait suivant : Le distributeur d'un journal qui s'imprime à New-lorck étant tombe' malade, son fils l'a remplacé. Celui-ci, ne connoissant pas la de- meure des abonnes , a pris pour guide un chien qui accompagnoit ordinairement son père. L'ani- mal précédoit le jeune homme , et s'arrêtoit de- vant toutes les portes où le journal devoit être remis ^ sans faire la moindre omission. Florestan venoit d'être enfermé dans les ca- chots de l'inquisitioia , k Lisbonne. Il se pcrdoit en coniectures sur les causes de sa détention , lorsqu'à l'heure de la distribution des vivres , il fut tiré de sa rêverie par les caresses d'un des chiens qui servoientd'escorte aux pourvoyeurs des prisonniers. Etonné, il fixe les yeux sur l'animal et le reconnoît pour lui avoir appartenu deux an- néesauparavant. Vainement le guichetier veut-il faire sortir Cerbère du cachot ; ce chien, qu'il avoit accoutumé à l'obéissance , ne reconnoît plus sa voix : il se couche aux pieds de son an- cien maître , montre les dents au guichetier, et rien ne peut lui faire abandonner le lieu que lui assignoient de nouveau son instinct et sa fidélité; le guichetier furieux menaçoi t de le tuer ; mais EUnOPÉEiNKES. Q l'offre de quelques pièces d'or le détermine, et il le laisse à Florestan. L'histoire du hrave Moustache rappelle celle du barbet de Castiglione. Dans cette mémorable journée, et au mo- ment où les Français, ayant rompu les rangs des Impériaux, les poursuiyoient avec une ardeur sans égale, le général en chef arriva à l^ndroit où le combat étoit le plus opiniâtre. Parmi des monceaux de cadavres , un seul être vivant s'offre à lui : c'éloit un barbet. Ce fidèle animal avoit les deux pattes de devant appuyées sur la poi- trine d'un officier autrichien ; ses longues oreilles couvroient ses yeux fixés sur ceux de son maître, qui n'étoit plus; le barbet étoit absorbé par l'objet de son attachement, et le bruit ne pou- voit ni distraire son attention ni changer son attitude. Le général , frappé de ce singulier spectacle , arrête son cheval , et montre à ceux qui étoient autour de lui l'animal qui attire ses regards. Le chien quitte un instant son attitude , porte les yeux sur Bonaparte, et reprend sa première pos- ture ; mais il y avoit eu dans son coup d'oeil une éloquence muette que le langage ne sauroit ex- lO AXNALES primer : il sembloit qu'il avoit, adressé au gé- néral le reproche le plus douloureux. Bona- parte donna sur-le-champ l'ordre de suspendre le carnage. Chien de la bataille de Bassano, Le champ de bataille étoit couvert de morts. Curieux d'apprécier par lui-même les pertes des ennemis, Bonaparte le parcouroit le soir avec son état-major. Tandis qu'avec cette impassi- bilité que donne la guerre , jeu terrible où les hommes ne sont que des pions, ces militaires comptoient les victimes de la journée, de cette foule silencieuse s'élèvent tout à coup des gé- niissemens, des hurlemens, qui augmentèrent à mesure qu'on approchoit du point d'où ils sortoient : c'é^oient ceux d'un chien fidèle à son maître mort, ceux d'un chien qui veilloit sur le cadavre d'un soldat. La révolution que produisit l'aspect de ce pauvre animal sur ces âmes in- trépides fut singulière. Rappelés a dessentimens naturels , ils virent enfin des hommes là où ils n'avoient vu que des cJioses. Mes amis, dit le général, en interrompant ce triste dénombre- ment, mes amis, retirons-nous; ce chien nous doïine une leçon dliumanité ! [Extrait de la Kie politique et militaire de Napoléon , par A. V. Arnault. EUROPEEIS^NES. • 1 1 JSouvel exemple d'intelligence et â! attachement d'un Chien. Une lettre de Monlargis, dit le Journal de la Méditerranée dans son numéro du ig no- vembre 1825, nous apprend une anecdote qui donne un nouvel exemple de l'attachement et de l'intelligence qu'on a souvent remarqués chez les chiens. Celui-ci accompagnoit sa maîtresse, qui se rendoit à pied de Montargis à Orléans. Elle est arrêtée dans un bois . près de Belle- garde , par cinq voleurs, qui , avant de la quit- ter, l'attachent étroitement à un arbre. Après leur départ, le chien s'éloigne, aperçoit du côté de Bellegarde un fermier qui se irouvoit dans les champ? , le caresse, aboie tour à tour, et, se retournant toujours vers le lieu où est sa maî- tresse , semble lui demander de le suivre. Cependant le fermier , effrayé de l'obstination de cet animal , alloit peut-être le tuer , lorsqu'un berger qui survint ouvrit l'avis de suivre le chien, qui par ses caresses lui témoigne toute sa reconnoissance. Il devient , en effet , le guide de ces deux personnes et de plusieurs autres qui se joignent à elles, et les conduit vers la dame, qui trouve dans son chien son premier libé- rateur. 1 2 ANNALES On voit que ce second chien de Montargis a mérité une partie de la renomme'e de son pré- décesseur. !»• Le 6 mars dernier^ l'huissier de la justice de paix de Vertaizon (Puy-de-Dôme ) traversoit un ruisseau , près la commune de Bouzol ; son cheval se couche dans l'eau , et renverse sous lui son cavalier , dont les pieds se trouvoient enga- gés dans les étriers et la tête plongée dans l'eau. En cet état^ il n'y avoit aucun espoir de salut pour lui ; mais son chien , voyant le danger que couroit son maître, se mit à hurler avec tant de violence, se tenant droit et agitant ses pattes, qu'il excita la curiosité de quelques paysans, qui étant accourus sauvèrent les jours d'un père de famille estimé. ( Journal de Riom. ) Le Chien de Montargis (i). Caressant, docile et rempli de sagacité, le chien a donné, dans tous les temps, des mar- (i) Cet article est de Mad. Bertin de Verceil , qui a pu^ blié sur quelques chiens intéressans , jin charmant petit ouvrage , dédié à l'enfance et orné de huit gravures. Chez Nepveu, passage des Panoramas, n. 26. EUROPÉENNES. l3 «ues singulières d'attachement à Tliomme , qui n'eut jamais d'ami plus désintéressé ni plus constant. Nous en avons quantité d'exemples , dont le recueil intéresseroitj sans contredit, Lien plus que le récit des exploits sanglaiis àe Bren- nus y (S! Attila y à^ Omar y de Genseric, et de tant d'autres dévastateurs du monde. Aiibrj de Mondidier , gendarme de Char- les V , avoit eu une querelle très- vive en jouant à la paume avec un archer, nommé Macaire, Celui-ci , pour terminer le différend , eut re- cours à la voie des hrigands ) il attendit son en- nemi au milieu de la foret de Bondi , où il devoit passer; il toniha sur lui à l'improviste , et, lui ayant porté plusieurs coups de poignard, il le tua lâchement , et l'enterra au pied d'un arbre. Si le malheureux gentilhomme, pour avertir son épouse de son arrivée prochaine , n'avoit pas envoyé en avant un vigoureux lévrier d'at- tache , il eût évité cette fin cruelle. Ce chien lui étoit singulièrement attaché ; nous lisons dans un commentateur de Monstrelet , qu'il avoit déjà sauvé la vie .\ son maître quelques années auparavant, et qu'il le tira par ses ha- bits, des eaux du Ga^e, rivière du Béarn, où il étoit tombé, en la traversant sur un cheval ombrageux et rëtif. Quoi qu'il en soit , il y avoit déjà quelques heures que le chien ^Auhry étoit arrivé à la maison ; inquiet, lassé d'attendre, il sort malgré les domestiques , et retourne vers minuit dans la foret. Il découvrit bientôt la sépulture ré- cente de son maître, et il y resta constamment couché jusqu'à ce que la faim l'eut contraint d'aller chercher de la nourriture. Tout épuisé, et n'en pouvant plus, le lévrier se traîna un matin chez le chevalier de Y Ar- dillere, intime ami à^Aubry , qui y dînoit de coutume. On lui donna amplement à manger ; mais quelques caresses qu'on lui put faire, on ne parvint point à le retenir. Au l)out de quatre jours, on le vit paroître de nouveau , et il con- tinua ainsi ses tournées pendant plus d'un mois. L'air hagard et sauvage de celte béte , sa maigreur extrême, sa tristesse et la disparition d'^î^^/^% firent naître des soupçons à VArdiUère, Il suivit de loin le lévrier. Quel fut son étonne- ment, quand il l'aperçut se jetant à corps perdu sur la terre , qu'il creusoit avec ses pattes ^ et quand il l'entendit pousser^ par intervalles, de longs hurlemens î EUROPÉENNES. l3 Y! Ardillère ne tarda pointa faire fouiller dans cet endroit, en pre'sence de trois témoins qu'il appela pour constater le fait. On y trouva un cadavre, qui, bien que sanglant et défigure', fut reconnu pour celui à^Aiibij de M ondidieT , Le chevalier, convaincu par lui-même, fil trans- porter les restes de son ami à Paris, et lui ren- dit les derniers honneurs. La triste fin à!Auhrj fut bientôt connue; mais on ne put , de long-temps encore, se pro- curer aucun indice certain sur lauieur de ce meurtre. Les scélérats sont heureusement tôt ou tard découverts au moment qu'ils y pensent le moins, et l'humanité est vengée. Macaire étoit dans une sécurité parfaite, lors- qu'il fut arrêté un jour par un embarras de voiture; il se trouva précisément devant l'hôtel du seigneur de Y Arddlère» Le lévrier, qui ne pouvoit quitter cet ami de son maître, paroît tout à coup ; frappé sans doute pai' des corpus- cules semblables à ceux qui s'étoient émanés du corps du meurtrier, à l'endroit même de l'as- s^assinat, il se jeta sxiv Macaire , et il l'auroitmis en pièces sans un prompt secours. Cet acbarnement, renouvelé en plusieurs autres rencontres amenées à dessein , fortifia les conjectures , et donna lieu à de fortes présomp- l6 ANKALES lions. On parla beaucoup de cet événement dans la ville; les jjarticularitës en parvinrent même à la cour , et Charles le Sage , qui re'gnoit alors, fit venir l'archer devant lui. Il l'engagea, sous la promesse du pardon , de faire le sincère aveu de son forfait ; mais le scéle'rat ne voulut rien avouer. C'étoit alors la coutume de décider les cas douteux par un combat singulier. Le roi , en conséquence, ordonna à Macaire de venir se justifier en champ-clos, dans l'île Notre-Dame, contre son accusateur. Une multitude immense accourut , attirée par la singularité du SpCClacle. Les deux champions entrèrent dans l'arène, l'un armé d'un gros bâton noueux, et l'autre ayant un tonneau percé pour retraite. Dès que le lévrier fut lâché , il courut droit à son adversaire ; celui-ci lui assène un coup ter- rible sur la cuisse, et lui emporte la peau. Se sentant blessé , l'animal recule plusieurs pas en arrière, mais pour revenir à la charge avec plus de fureur. Levé pour la seconde fois, le bâton va lui briser la tête; mais , par un mouvement prompt , le chien trompe son ennemi , et se glisse furtivement sous son bras suspendu en l'air ; il le saisit à la gorge , et la lui serre si for- EUROPEENNES. 17 tement, qu'il pensa rétVangler, et qu'on eut §1 "rande peine à lui faire lâcher prise. Interdit et confondu, Macaire n'osa plus nier le crime odieux dont il s'ëioit rendu coupable, et il ne tarda pas à subir le supplice des assas- sins. Cet événement fit alors grand bruit ; on le re- présenta sur la toile et sur le cuivre ; on pouvoit même encore le voir en relief, vers la fin du siècle dernier, sur une cheminée du château de Montavgis* Charme du courage et de la fidélité de ce chien, Charles V fit ériger eu sa mémoire un petit monument sur le grand chemin de la foret àe Bondi, On y lisoit un distique latin, que l'on a traduit ainsi : Mortels aveugles ^ qui violez les lois les plus saintes ^ que la brute elle-même vous apprenne à être reconnoissans j redoutez jusqu'à votre ombre ^ quand vous voulez faire le mal* En terminant ce sujet, sur lequel on pour- roit faire des volumes en traits intéressans, nous remarquerons que les peintres de tons les temps ont représenté le chien sous l'emblème de la fidélité. Pauvre ou riche , le chien s'attache d'une manière forte et désintéressée à son maître. Doué d'une certaine fierté, on le voit 2. *I l8 ANINALES humilié d'élrc attelé à des petites charrettes, souvent surchargées , et les traîner haletant dans les rues de Paris : on diroit qu'il sent que tel ne devoit pas être le sort du plus fidèle ami de l'homme. RAPPORT Fait par M, Dralet y conservateur des eaux et forêts de la Haute-Garonne , à M, le Préfet du même département ^ envoyé au Ministère de V intérieur. Monsieur le Préfet, Vous m'avez fait l'honneur de m'adresser di- verses questions sur le sol forestier du de'parie- ment, sur le dehoisemcnt des montat^nes et sur «es conse'quences dans le système météorolo- gique. J'ai larde à vous répondre , parce que les renseignemens que vous desirez doivent être hases sur des faits ^ dont plusieurs m'étoient in- connus , et j'ai voulu employer tous les moyens qui pouvoient me les faire découvrir. Mes recherches , sur raciion comparée des météores, n'ont point eu le succès que J'cia EUROPÉENNES. IQ espérois , et je serai re'duit à ne vous présenter (fue des aperçus ou des conjectures sur cette matière. Il n'en sera pas de même pour ce qui concerne les variations qu'a éprouvées notre sol forestier. Je pourrai vous donner , a. ce sujet , des x'enseignemens positifs. • I Sol forestier. — Déboisement des montagnes Le sol forestier du département de la Haute- Garonne se compose de forets royales , conte- nant 21,92511. Bois communaux 18,264 Bois de particuliers. ..... 47?^^^ Total. * . . . 87,177. En comparant cette quantité d'hectares avec la superficie du département, on trouve que les bois en occupent encore la septième partie. Le chêne est l'essence dominante de nos fo- rets de la plaine \ le hêtre occupe Jes premiers gradins des montagnes ; les pins et les sapins en couronnent les sommités jusqu'à la hauteur de dix-huit cents mètres, au-dessus du niveau de la mer. La partie montueuse du département en est la plus boisée , et ,. quoiqu'elle soit très-étroite , 2. 2ron y compte, est pauvre et malheureux. Le d{ bordement des ri- vières y forme des marais malsains qui causent des maladies, et abrègent la vie après l'avoir rendue languissante et peu propre au travail. Quel bieiifaitseroii une loi quiautoriseroit, en» courageroilméme l'entreprise, aussi utile qu'im- poitanie, proposée par la compagnie du défri- chement des landes de Bordeaux ! L'exemple du florissant j^ays de Médoc qui , de l'état de sim- ples landes, est passé à celui du vign(^ble le ])lus renommé, atteste qu'il est possible de rendre productive celte immensité de terrain actuelle- ment sans aucune utilité, et dont par conséquent la concession ne pourroit être que très-avanta- geuse au Gouvernement. Outre les impôts directs qu'on tireroitde sept cent cinqiiaute mille hectares qui ne rapportent rien au Trésor; outre les impôts indirects que les nouveaux produits lui fourniroient, ne se- roit-ce pas assez que de rendre saine une con- trée entière? n'est-il pas d'un assez grand inté- rêt d'y augmenter la population, d'y prolonger la vie de ses liabitans, de les tirer de la misère afireuse et de la iirossière ignorance où ils sont plongés ? Enfin , n'est-ce rien que de porter le EUROPÉEÎÏNES. /yl travail , par le commerce, l'industrie , l'agricul- ture , dans un pays français qui semble , par sa nullité actuelle , être entièrement étranger ? Dans un autre article, nous parlerons des sta- tuts que la compagnie présente a l'approbation de l'autorité. Extrait du tome III , n. II des Annales des finances, (te. sur Ls Statuts de la Compagnie du défrii hemcnt des Landes dd Bordeaux, Nous avons assez expliqué, dans notre pré- cédente livraison, le projet de fertiliser les 760 mille hectares qui composent les terres incultes, dont le Gouvernement peut disposer dans les dépariemens de la Gironde , des Landes et de Lot-et-Garonne. On sent d'abord combien une pareille entreprise seroit utile à ces contrées attristées du malheureux état où elles se trou- vent ; on voit aussi combien le commerce , l'in- dustrie, l'agriculture, y gagneroient, et quel profit le Trésor public en tireroit. Maintenant il faut examiner si la compagnie , qui demande à se charger , à ses frais , d'une si vaste entre- prise, y. trouvera du bénéfice, indépendamment de l'honneur qu'elle aura d'avoir contribué à une grande amélioration pour son pays. 42 ANIMALES Le premier point est de se procurer des foiids^ assez imporiaiis pour faire les dépenses consi- de'rables qu'elle propose. D'abord , les cinq grands canaux qu'elle ouvrira sont évalues à 3i.7yr>,ooo fr. Elle veut employer 5o,ooo fr. pour chacvuie des cinq cents fermes qu'elle éta- blira , ce qui exigeroit encore une somme de 25 millions. Les chemins impraticables Préparer, un grand nombre de chemins à ouvrir, et des canaux d'iri igation à creuser , demanderont une dépense qu'elle ne peut pas déterminer actuellement; nous la por tcrons donc , par supposition , à une pareille somme de 25 millions ; ce qui forme- roi t , pour tuutes ces constructions, environ 82 millions. Il faut songer ensuite aux frais d'administra- tion; ils seront considérables pendant la durée des travaux , que la compagnie s'engage à ter- miner , dans l'espace de vingt-cinq ans, terme, sans doute, qu'elle abrégera dans ses propres intérêts; d'ailleurs, il y a toujours des dépenses imprévues dans une entreprise de celte impor- tance , et il faut être en état d'y pourvoir. En- fin , pendant les premières années, il faudra des dépenses asSez grandes de premier établisse- ment, Mettons donc encore 18 millions ; le total EUROPÉENîsES. 4^5 dcssommes à réunir se monteroit ainsi à i oo mil- ions. Pou r se procurer ce capital social ^ la com- pagnie ëmettroit dix mille actions de chacune 10,000 francs, qui lui scroient fournis en cinq ans, par dixième, tous les six mois. Nous regrettons que les actions soient d'une aussi forte somme : c'est vouloir les le'server aux gros capitalistes. Il est de principe, que plus une entreprise est grande et tient à l'intérêt public , plus il est convenable d'y faire participer les petites fortunes Les bénéfices de la spéculation atteignent alors des familles qui en ont besoin , et c'est déjà une utilité très-recommandable. De plus, en rendant accessible aux foibles sommes les grands travaux , on les popularise , et ceux que le Gouvernement permet, il les protège d'autant plus qu'une plus grande masse de ci- toyens de toutes les classes s'y trouvent inté- ressés.^ L'Angleterre , sans doute , n'est pas à imiter en tout; mais, en fait d'entreprises avantageuses au commerce , à l'industrie et à l'agriculture , les exemples qu'elle donne , méritent notre attention. On y voit peu d'associations par ac- tions , où les plus petites économies ne puissent entrer ; aussi , dans ce pays, il n'est pas un par- ticulier qui soit embarrassé de tirer du peu qu'il 44 AjNINALLS n'emploie pas à sa dépense joiirnalièie, un be'- néfice plus considérable que par des placemens à tilre de prêt. Si les Anglais sont empressés de se munir d'effets publics, c'est parce qu'on peut à cliaque instant les réaliser; c'est pour que les moindres capitaux ne restent jamais oisifs. \ oilà pour- quoi la modicité de l'intérêt que paie l'Etat n'est pas un obstacle , parce qu'on ne lui confie de l'argent qu'en attendant l'occasion d'en tirer un meilleur parti , et elle tarde rarement a se pré- senter. Il ne seroit donc pas étonnant que le Gou- vernement j en examinant la demande de la compagnie du défricbement , exigeât qu'elle rendît ses actions accessibles aux petites for- tunes. Peut-être feroit-elle bien de modifier elle- même cette partie de son projet : elle n'en de- viendroit que plus favorable. Kien ne paroit plus facile, sans déranger les principales bases de l'entreprise; ceux qui ont eu cette belle con- ception n'ont pas besoin qu'on leur indique les changemens à faire sur ce point, que nous regar- dons comme importaus. Suivant les statuts soumis à l'approbation de l'autorité , les actionnaires recevroient d'abord l'inlérct de leurs fonds , à raison de cinq pour f EUKOPÉENISES. 4^ cent ; il y auroit à leur payer annuellement cinq millions. Ce revenu fixe, indépendant des bénéfices, est asstué , est-il dit, par l'intérêt que paieroit le Gouvernement , pour les sommes employées à la confection des cinq grands canaux et des chemins, dont la propriété doit faire partie du domaine public. Cet intérêt ne se roi t a la charge de l'Etat que pendant le temps des constructions ; car, dés que les péages que la compagnie demande à percevoir seroient en activité, leur produit rem- placeroit les intérêts dus pai le Trésor. En effet, on évalue le revenu , que donneroient les cinq canaux de navigation, à 5 millions au moins. Si Ton accordoit pour les nouvelles routes à ouvrir le péage réglé par le tarif du 16 juillet 1796 , comme la compagnie le demande , la recette annuelle qu'elle en espère sufTiroit pour com- pléter les cinq millions d'intérêt invariable à payer aux actionnaires. Ajoutons que les fonds encaissés, tant qu'il n'en seroit pas fait emploi en travaux^ seroient placés eu rente sur l'Etat ; leurs arrérages vien- droient encore faciliter le paiement des intérêts promisaux actionnaires. Enfin , les terrains qu'il s'agit de fertiliser, sont susceptibles de quebpies produits dans leur état actuel, jusqu'à ce qu'on 4-6 ANINALES pulsseles cultiver, après l'achèvemenl des graads travaux. Ce genre de revenu provisoire ne sera pas néglige pour augmenter de plus en plus les ressources qui , dès l'origine de l'entreprise, as- svireronl l'inte'rét à cinq pour cent du capital social. Dès que l'entreprise sera commencée , cha- cun des actionnaires deviendra personnellement proprie'taire , à perpe'tuilë , d'une quantité de terrain , proportionnée à sa mise de fonds. Ces terrains auront acquis une telle valeur, que leur prix excédera celui des actions qui , par là ^ se trouveront remboursées avec avantage; cequ'elles auront coûté n'aura pas été un seid instant in- fructueux , puisque l'intérêt^ à cinq pour cent, en aura été servi annuellement , à compter du jour de chaque versement. Ce n'est pas tout : lorsque les actionnaires auront été , pour ainsi dire , désintéressés de cette manière, ils continueront à recevoir annuel- lement l'intérêt à cinq pour cent du montant de leur mise de fonds, de laquelle, pourtant , ils auront été remboursés en terres. Sur le surplus des produits ,. déduction sera faite des frais d'ad- ministration , qui seront beaucoup moins consi- dérables que pendant la confection des travaux ; EtlROPÉEWlN-ES. ' l\^ et le reste formera un dividende qui sera encore reparti entre les actionnaires. l^Qs cinq ponr cent d'intëréts avec un divi- dende excédant, sont assurés par les péages à percevoir sur les canaux de navigation et les routes ; par les plantations dont ces commu- nications seront boixlëes ; par les cinq cents grandes fermes qui seront cultivées au profit de la compagnie ; par rexploit;ation des mines et salines qui se trouvent dans les terrains dont la concession Cit demandée. On ne peut évaluer des produits éventuels d'une aussi grande impor- tance : il est certain , seulement , qu'il;> doivent être considérables. En sollicitant la concession à perpétuité des landes de Bordeaux, sauf la portion qui sera consacrée aux canaux de navigation et aux che- mins publics, doat la jouissance ne seroit ac- cordée que pour quatre-vingt-dix-neuf ans, la compagnie demande en outre : 1° L'exemption de toutes contributions di- rectes , pendant les vingt-cinq premières an- nées; ce qui n'est pas un sacrifice pour le Tré- sor qui , aujourd'hui , ne perçoit rien sur ces terrains incultes. 2° La limitation des portions de landes, sur lesquelles les communes exercent un droit 48 AT la cinquième dix; la sixième trente quatre. C'est là que s'arrête le puits. Les intervalles qui sé- parent ces six premières couches ne sont que de trois à quatre pieds. On trouve , après un inter- valle de vingt-sept pieds , une septième et une huitième couche de deux à trois pieds d'épais- seur, et après un nouvel intervalle , une neu- vième couche dans laquelle la sonde s'est en- foncée de neuf pieds sans en trouver la fin. L'é- paisseur réunie de ces neuf couches est de cejit vingt-cinq pieds, (i) Chaque puits peut donner deux cent cinquante mille quintaux métriques par an , avec les seules machines à mo- lettes employées jusqu'à ce jour, et avec des tonnes d'une médiocre capacité. De grandes tonnes , mises en mouvement par une pompe à feu , douneroient de bien plus fortes quan- tités. EUROPÉENNES. 69 Quatre galeries de déblai ont été entamées dans la troisième, la cinquième et la sixième couche; la plus avancée a déjà plus de cent soixante pieds de longueur, quoiqu'on ne puisse gagner qu'un pied ou dix-huit pouces. de ter- rain par Jour. Trois autres galeries transversales ont été commencées il y a quelq^ues mois; elles coupent à angle droit la galerie de circulation entreprise dans le haut delà troisième couche ( i) . L'expérience ac(|uise aujourd'hui, a permis de reconnoître : i° que l'air est saluhre et pur dans l'intérieur de lamine; 2° qu'il ne se trouve pas de sourcos passé le niveau du. pre- mier banc de sel> et qu'il n'existe point d'infil- tration dans les galeries; 3" que les bancs de sel et les rochers d'intervalle , sont d'une solidité telle , que tout boisage dans ces mêmes galeries sera inutile. Ces trois circonstances sont singu- lièrement favorables à l'exploitation. Le sef gemme de Vie offre, dans ses qualitc^ les plus pures, le clivage cubique propre à cette substance; dans les autres parties, il est tou- (i) Tous ces travaux sont diriL^és avec autant d art que de prudence et d'activité par Tingénieur en chef M. Clère, qui a mérité les éloges les plus flatteurs de M. Becquey , di- Fccteur général des ponts et chaussées et des raines , lors de son voyage à Yic jours lamelletix , mais les lames sont entrelace'es dans tous les sens, ce qui donne à ces bancs une solidité toute particulière. Quant aux qualités de ce sel , elles ont été exactement analysées par MM. Ghaptal, Gai- Lussac, Vauquelin, Dulons et d'Arcet, qui en ont fait l'objet d'un rapport présenté à l'Acadé- mie des Sciences dans la séance du i5 décem- bre dernier. Ce rapport établit la supériorité des sels gemmes blancs et demi-gris de Vie , sur les raffinés connus actuellement dans le com- merce; et celles des qualités inférieures de la mine, sur les provenances des marais salains; enfin , il démontre la salubrité de tous les pro- duits de cette mine. Au reste, il suffit de dire que l'immense étendue des bancs déjà connus , permettra de n'exploiter que les coucbcs les plus abondantes et les plus belles (f). L'abatage s'opère à la poudre : nul autre pro- cédé ne pouvoit être employé dans le principe. L'avancement des ouvrages intérieurs donnera (i) Ou a calculé , d'après la pesanteur spécifique du pied cube de sel gemme que la mine de Vie , sur ta seule étendue explorée ( trente lieues carrées ) , peut fournir à une exploi- tation de quatre-vingt-seize mille ans, à raison d'un mil- lion de quintaux métriques par an. EUROÏ'ÉENNES. yi bientôt la faculté d'adopter le mode usité' à Wie- liska, c|ui consiste à faire une entaille peu pro- fonde autour des blocs que l'on veut abattre, et à enfoncer ensuite , à grands coups de maillet, des coins en fer d'un seul côte : bientôt le bloc se déchire et tombe» Quand l'usage du sel gemme sera aussi re'- pandu en France ^ qu'il l'est en Espagne , en Autriche, en Palogne, etc., il sera facile, si on le juge utile, de le livrer à la consommation en blocs et en fragmens , tel qu'il sort de la mine j mais comme ce sel étoitune nouveauté pour les consommateurs français , il a fallu d'abord le pulvériser , et pour cela trouver une bonne ma- chine à égruger. Beaucoup de moulins ont été construits sans sn^cès ; les uns donnoient de trop foibles résultats , d'autres salissoient le sel, d'au- tres procuroient un grain ou trop gros , ou trop fin, ou trop inégal. Enfin, ce problème vient d'être ingénieusement résolu par M. Havard, mécanicien à Nancy (i). (i) CeUe machine à égruger, due aux talens de M. Havard, a été montée par M. Hoffmann , autre mécanicien de noire ville. Elle fait , dans une heure, plus de travail que chacune des autres dans la journée; de plus, elle offre l'avantage de rendie le sel en grains , tels qu'on les désire , ou de les faire arriver jusqu'à l'état de la plus belle farine. 72 AWNALES Après avoir expose tout ce qui concerne les recherches de la mine de sel gemme de Vie, leurs résultats, la situation des travaux, etc. (i), il nous reste à énumérer les autres avantages de la de'couverte de cette mine. Le premier, est celui de sa position géographique et de la faci- lité des communications. La mine de Vie est précisément située dans la partie de la France la plus éloignée des côtes delà mer. Les sels de l'Ouest et du Midi ne peuvent arriver dans les départemens de l'Est que grevés d'énormes frais de transport; le sel, provenant des sources salées, se fabrique chèrement et se vend en conséquence. Découvrir une mine de sel gemme en Lorraine, c'étoit donner a cette province plus que des marais salans. Quant aux communications , le voisinage de deux grandes villes de commerce, (Nancy et Metz), offre de nombreux moyens de transport : la proximité de la Meuse , de la (r) Dans un vovage que nous venons de faire à Yic , nous avons pu juger de l'exlrême activité de ces travaux, et des progrès de cette exploitation naissante. Le nombre des ou- vriers est considérable : il augmente ou diminue selon les besoins ; il est question de rétablir le puits Villeneuve et d'en ouvrir plusieurs autres. On conçoit facilement que cette nouvelle richesse territoriale a déjà répandu beaucoup d'ar- gent dans le pays. EUIlOPÉEÎN^ÎÇES. y 5 Meurtlic, de la Moselle , de la Sarre , etc. , est encore phis utile , et le deviendioit surtout, si levaste projet de canalisation qui doit unir ces différentes rivières et les faire communiquer d'un côté avec le Rhin , le canal de Monsieur , la Saône, etc.; de l'autre avec le canal des Ar- dennes, etc. , se réalise un jour , ce qui paroît irès-probable. Alors^ le sel gemme, embarqué au lieu même de l'extraction , et transporté par éau dans toutes les directions , franchira les plus grands espaces , et alimentera un immense territoire, tant à l'intérieur qu'au dehors de la France. Une comparaison exacte, établie entre l'ex- ploitaiion du sel gemme et celles des salines et des marais salans , donne la supériorité a la piemière, tant sous le rapport de la quantité et de la qualité des produits , que sous le rapport de la simplicité du mode , de la con^ centraiion , du travail et de la différence des frais de production. Nous ne suivrons pas Ica auteurs de la brochure , dans les preuves et les détails intéressans qu'ils présentent à leur appui : qu'il suffise de dire que la conséquence de leurs raisonnemens seroit une différence de quatre cents etmémc de six cents pour cent de diminu- tion dans les frais et dans les prix du sel. 74 AINKALES D'un autre côte, cette exploitation contri- buera à nous affranchir de plusieurs tributs que nous payons à l'e'tranger , principalement pour les houilles de Sarrebruek , dont l'importation deviendra moins ne'cessaire, et par conséquent moins considérable. Le sel gemme pourra aussi remplacer les provenans de Saint-Hubes et du Portugal dans l'approvisionnement de la marine et des pêcheries françaises. On sait que les produits des marais de l'Ouest et du Midi, ni ceux des salines ne conviennent nullement à la salaison du poisson et surtout à la préparation de la morue. Quant à la salaison des viandes, la supériorité du sel gemme n'est plus une ques- tion. Il est particulièrement reconnu que le sel rosé, imprégné d'oxide de fer , conserve mieux les viandes et leur donne une couleur plus fraîche et plus vermeille que les autres espèces de sels. Il sera également d'un emploi très-utile dans les bergeries. En France, on donne trop rarement du sel aux bestiaux ; celte denrée est chère , et en l'avalant avec trop d'avidité, les bœufs et les moutons gaspillent toujours une partie de ce qu'on leur présente. Dans le Nord, toutes les étables sont munies de blocs de sel mis a la portée de ces animaux; en léchant ces EUROl'LEiN'VES. jB l)Jocs, ils prenuent peu de sel à la fois, mais ils en prennent souvent et ils n*en perdent point. Cet usage , que la de'cou verte de la mine de Vie rendra peu coûteux et l^cile a introduire en France , pre'serveroit les bestiaux de diverses maladies, et rendroit les races plus saines el plus vigoureuses. Outre ces avantages, auxquels participera toute la France , il en est plusieurs autres que les de'partemens de TEst seront principalement appelés à recueillir. Le premier , c'est que Tu- sage d'un sel qui ne réclame point d*évapora- tion fera baisser le prix du bois , qui est excessif en Lorraine, à cause des prodigieuses quantités de combustibles que les salines engloutissent. Cette diminution procurera aux consommateurs vin soulagement vivement désiré , sans pour cela causer un dommage notable aux proprié- taires de forets , puisqu'une partie des coupes ' réservées aux salines , profitera aux forges , aux verreries , aux nombreuses manufactures de notre province, lesquelles , vivifiées par ce se- cours, prendront un plus grand essor , d'ailleurs, de nouvelles entreprises s'élèveront sans doute bientôt à la suiiede celle de\ ic, caria Lorraine renferme aussi des mines métalliques qui n'at- 7^ ANNALES tendent, pour être exploitées , que des combus- tibles moins dispendieux. Cette mine présente encore de nouvelles res- sources pour l'amélioration de l'agriculture et la fabrication des produits chimiques. En effet, le sel gemme y employé comme engrais, exer- ceroit l'influence la plus favorable , et les rebuts de l'exploitation seroient éminemment propres à cet emploi. L'impôt n'est pas un obstacle , car on pourroit livrer aux cultivateurs , en fran- chise de droit, des sels qu'un mélange chimique aui oit rendus impropres à la consommation., Il peut être également employé avec un im- mense profit, à la fabrication en grand de tous les produits chimiques dont le sel forme la base, ou , dans lesquels il entre comme élément prin- cipal. Appliqué à la fabrication de la soude, le sel gemme donne vingt dégrés de plus que le sel de mer j nul autre n'est plus convenable à la production des acides j nulle antre situation aussi n'est plus propice que celle de la maison de Vie, puisque les provinces de l'Est ne possè- dent qu'un très-petit nombre de manufactures de produits chimiques , tandis que les manu- factures qui emploient ces mêmes produits , y sont très-multipliées ; par exemple , les verre- EUROPEENNES. nj ries, les teintureries , les fabriques déglaces, de toiles peintes , de cuirs, etc. , etc. De plus , la rive droite du Rhin consomme de grandes quantités de produits chimiques, et n'en fabrique point ; elle les lire en gênerai de France : Vie est placé aux avant-posfes du royaume pour exploiter ce débouché. Enfin , si la fabrication du sel par évapora- tion cessoit totalement dans les salines de la Meurlhe , leurs établissemens procureroient de magnifiques manufactures toutes construites , les magasins, les fourneaux , lés chaudières_, tout pourroit être utilisé. Pour juger de tout ce qu'il seroit possible de faire, en ce genre , à la proxi- mité de l'exploitation de Vie , il suffit d'exa- miner ce que les propriétaires de la belle saline de Schoembeck, en \Vestphalie, sont parvenus à obtenir dans un seul établissement. Ils ont annexé à leur fabrication de sel : i° une fabri* cation de sulfate de soude en cristaux ordi- naires ; a" idem en beaux cristaux ; 3*" une de sulfate de magnésie de diverses qualités ; l\ une de muriate de potasse ; 5° de muriate d'ammo- niaque ; 6° de soude brute; 7° de carbonate de. soude cristallisée ; 8" d'acétate de soude cris- tallisé ; 9° de magnésie légère, dite magnésie anglaise ; 10° de carbonate de magnésie ; "/S ANNALES 11''. îde??i calcine; 12° de ] 'acide benzoïqiie ; iS** de l'acide iiiuriatique de diverses qualités ; 14** de muriate d'ëtaiii ; 16° enfin , un engrais salant qui est vendu aux cultivateurs des en- virons de Magdebourg, Une dernière remarque à faire , c'est que partout les mines de sel gemme ont été considé- rées comme une source abondante de prospé- rité; partout leur découverte a élé regardée comme un bonheur signalé. Quels avantages ne promet donc pas la mine de Vie, puisqu'il est reconnu qu'elle l'emporte sur les plus fa- meuses de l'Europe (i)î Aussi, le Gouverne- ment , jaloux d'encourager la création d'une richesse nouvelle, et attentif à tout ce qui peut améliorer le bien être de notre pays , s'occupe- t-ii de cette exploitation avec une sollicitude particulière (2), et l'administration rivalise d'ef- forts pour donner promptement aux travaux le développement nécessaire. (1) Nous doimoiis ici quelques détails curieux sur le mode d'exploitation de la mine de Wiéliska , en Pologne. (2) On se rappelle que le jury, chargé d'apprécier les produits de l'industrie nationale , a décerné , lors de l'expo- sition de i8:i3, la grande médaille d'or aux inventeurs qui ont reçu des mains du Roi ce témoignage honorable du service important quiîs ont rendu à leur patrie. EUROPEENÎÏES. 79 NOTICE Sur la mine de sel gemme de TViéliska , en Gallicie, Le sel de cette mine est loin d'égaler, sous aucun rapport , celui de Vie. Sa couleur varie du gris-clair au vert et au noir fonce' ; le blanc transparent y est assez rare. Dans les endroits où il se montre de meilleure qualité , on y taille des chambres d'exploitation auxquelles on a trop souvent donné , jadis , une étendue déme- surée , ce qui a causé des éboulemens et des accidens nombreux. Une de ces salles a cent quatre-vingts pieds de large sur trois cent soixante de haut , et l'on est obligé d'étayer ces excava- tions par d'immenses charpentes ou par des cons- tructions en maçonnerie. Depuis un siècle , une marche plus sage a été adoptée , et l'on ne s'é- carte plus maintenant des dimensions prescrites par les règles de l'art. Au danger près des éboulemens, qui sont beaucoup plus rares aujourd'hui qu'autrefois, cet immense souterrain est parfaitement salubrcj un air sec et tempéré y circule partout; les ga- leries sont d'une sécheresse et d'une propreté 8o AI^IN'ALES surprenantes. Une partie du peu d'eau qui suinte ^t filtre, surtout dans les ouvrages supérieurs , est épuisée au moyen de sacs de cuir mis en mou- vement par un manège ; le reste est dirigé dans des excavations ahandonnées, où elle forme, à la longue , des lacs d'eau salée , quelques-uns assez vastes pour fpa'on puisse s'y promener en bateau. Une infiltration d'eau douce a été soigneusement préservée de tout contact avec le sel : recueillie dans un bassin , elle est menée par des conduits en bois dans la galerie du premier étage , où elle sert à abreuver les hommes et les chevaux. L'abalage du sel s'opère par l'entaillement ; la dimension des blocs est ordinairement de huit pieds de long , sur quatre de large et deux d'épaisseur : divisés ensuite en deux ou trois morceaux , du poids de cinq à six quintaux cha- cun , on les taille en cylindres pour pouvoir les rouler plus facilement. Ces cylindres sont char- gés sur des chariots que des chevaux conduisent au premier étage, en suivant les galeries en pente douce, dont nous avons parlé. Là, ces sels restent emmagasinés jusqu'au moment des ventes; alors ils sont remontés au jour dans des réseaux de cordes, et sont expédiés, sans préparation quel- conque, en Pologne, en Russie, en Livonie, en Prusse, en Bohême, en Autriche, en Hon- grie, etc. , où chaque consommateur les ëgruge à son gré. Six cents ouvriers sont attachés à l'exploitation , et se relèvent de huit heures en huit heures. Les quatre-vingts chevaux dont on a besoin dans la mine n'en sortent jamais que lorsqu'ils sont hors de service. On expédie an- nuellement de Wiéliska, un million cinq cents mille quintaux de sel , et trois cents mille de Bochnia. NOTICE Sur i^ Établissement religieux des Russes à Pékin . En i58o , le Cosaque Jermak subjugua la paitie occidentale de la Sibérie. Dans la der- nière moitié du xvi* siècle , d'autres Cosaques , marchant sur ses traces, s'étoient considérable- ment avancés vers l'Est dans cette vaste contrée. Parvenus sur les rives du fleuve Amour , ils y avoient établi des colonies fortifiées; enfin, ils le descendirent jusqu'à son embouchure , tant pour soumettre les tribus qui habitoient sur ses bords et ceux de ses afïluens , que pour recueillir des pelleteries précieuses qu'ils envoyoient à Moscou. Les possesseurs primitifs des pays que 2 6 ^*^ 82 Annales ces Cosaques lâchèrent alors de subjuguer, étoient les Mandchous, occupe's, à cette époque, de la conquête de la Chine. Aussi long-temps que celle enti^prise ne fut pas complètement terminée, les Mandchous ne purent s'opposer aux progrès des Russes sur le fleuve Amour ^ mais , quand l'empereur Khang-Hi vit la paix régner dans l'empire sur lequel ses prédéces- seurs avoient fondé la domination de leur dy- nastie , il s'occupa de chasser les Russes des contrées habitées par les Colons et les Dakhours. Pendant long- temps , les succès furent partagés : enfin, la Russie fut forcée de conclure la paix en 1689. Par le traité signé alors , elle renonça à la possession des rives du fleuve Amour. Les limites entre les deux empires furent fixées -, les Colons russes qui se trouvoient sur le terri- toire chinois , et principalement dans le fort de YakvSa ou Albasin, devinrent sujets chinois. Plus tard , la cour de Pékin conçut des craintes, et ne voulut pas laisser ces nouveaux sujets dans le voisinage de leurs anciens compatriotes : en conséquence, elle les fit iransporter à Pékin, où leurs habitations formèrent un faubourg considérable. Les Chinois, ayant eu occasion de connoître la valeur et l'intrépidité des Russes, ' choisirent parmi eux les plus beaux hommes EUROPÉEISNES. 83 pour for mer une nouvelle compagnie de la garde impériale qui reçut le nom à' Orosnirou (^com- pagnie russe. ) La cour de Moscou avoil consenti à laisser ces colons sous la domination chinoise ; mais le salut de tant d'hommes conduits dans un pays païen , et dénués de tout secours spirituel , ne put que l'intéresser ) c^est pourquoi elle réclama de l'em- pereur de la Chine la permission de faire bâtir une ou deux églises à Pékin > et d'y entretenir un certain nombre de moines, dans un cou- vent , pour desservir ces temples. J'elle est Torigine de l'établissement religieux des Russes à Pékin ; il fut conservé par les clauses du traité de 1728. On voit donc que^ de toutes les puis- sances européennes , la Russie est celle qui a eu les relations les plus régulières et les plus suivies avec la Chine. Les prêtres, qui font partie de la mission russe à la Chine, doivent rester dix ans à Pékin ; cependant l'usage est de ne renouveler la totalité des ecclésiastiques et les jeunes de langue que tous les treize ans. Précédemment , l'on n'avoit choisi , pour la mission de la Chine , que des gens d'une éducation peu soignée et quelque- fois d'une intelligence très-bornée -, souvent ils revenoient sachant mieux lepiandchou que leur 6. Si . ANNALES langue maternelle. Il n'est donc pas surprenant que très-peu d'interprètes russes, ëJeve's en Chine, aient rendu de véritables services à leur patrie et à la littérature. L'archimandrite Hyacinthe , revenu derniè- rement de la Chine , se distingue de ses prédé- cesseurs. Doué de beaucoup d'esprit naturel, il s'est occupé avec un zèle infatigable , durant son séjour à Pékin, de l'étude du chinois, du mandchou et d'autres langues -de l'intérieur de l'Asie. Ses travaux , pendant le temps qu'il a demeuré dans la capitale de la Chine, sont vrai- nieut étonnans. On est surpris qu'un seul homme ait pu pi'oduire un si grand nombre d'ouvrages , dont la composition auroit donné une besogne suffisante à une société entière de savans pen- dant le même espace de temps. Les principaux de ses ouvrages sont : une Histoire générale de la CA/we, depuis l'an 2,35/ avant J.-C. jusqu'en i655 après J.-C. , en neuf volumes in-folio; une Description géographique et statistique de V empire chinois y avec une grande carte , dans les cinq langues principales que ses sujets parlent, deux vol. in-fol. ; les OEuvres de Confucius, traduites en russe et accompagnées d'un Commentaire; un Dictionnaire chinois EUllOPÉENNES. 85 et russe j quatre ouvrages sur la Géographie -, Y Histoire du Thibeteiàe \^ Petite-Boukharie; Histoire de la Mongolie j Code des lois don- nées par le gouvernement chinois aux peuplades mongoles J Description détaillée de la ville de Pékin J Description des digues et oui^rages hjdrauliques construits pour contenir les eaux dufieu{^e Jaune , suivi d'une Description exacte^ du grand canal de la Chine. Outre ces livres chinois , traduits eh russe , Tarchimandrite Hyacinthe a encore composé plusieurs Traites sur les mœurs, lés usages et la manière de vivre des Chinois; sur leur art militaire et sur les difFe'rens genres d'arts indtis- triels dans lesquels ils excellent. L'intérêt que S., M. l'empereur Alexandre porte à tout ce qui peut contribuer à la gloire de son pays et de son règne , et à ce qui sert à agrandir la sphère des connoissances utiles , fait espérer que le gouvernement russe facilitera au savant archimandrite les moyens de publier les trésors littéraires qu'il vient de rapporter de la Chine, en le mettant dans la position convenable pour une telle entreprise. ^ ANNALES Au Directeur des Annales Européennes, Monsieur ^ J'ai lu, avec le plus vif intérêt, les articles que vous avez insérés dans les huitième et onziè- me livraisons de vos intéressantes Annales , con- cernant le sucre européen j je me suis retrouvé dans mon élément ; ayant été, en 1812 , le di- recteur du Gouvernement pour un établisse- ment de sucre de betteraves ^ créé à Château- roux. Il paroîtroit que le particulier, qui vous a fourni la Notice consignée dans votre huitième livraison , n'a pas été très-heureux dans son en- treprise f mais voulant , à ce qu'il paroît , con- tribuer à la régénération des fabriques d'un aussi précieux produit, il eût dû taire ses mal- heurs : quant à moi , je puis professer haute- ment tout ce qui m'est arrivé dans une gestion qui n'étoit, à proprement parler, pas la mienne, n'agissant que sous l'influence directe du minis- tère des manufactures et du commerce (1). (i) Le particulier, dont il s'agit ici, n'a pas dû taire la perte de son établissement , parce qu'elle a été l'unique ré- sultat des deux invasions. EUROPÉENNES. Sj Le Gouvernement d'alors , voulant donner l'impulsion , l'établissement, confié à mes soins, devoit être un modèle en grand; aussi, de tous ceux qui ont été forme's dans cette intention ^ il a été reconnu que le mien était le plus beau et le plus complet ; il étoit basé sur une fabrica- tion présumée de six cents mille kilogrammes de sucre brut. J'occupois de superbes bâtimens qui étoient une portion d'une ancienne manufac- ture de draps ; le principal corps présentoit un rez-de-cbaussée de quatre-vingt-quatre mètres soixante-six centimètres de longueur, sur neuf mètres trente-trois centimètres de largeur ; il étoit surmonté d'un premier en mansarde : un vestibule , où se ti ouvoit l'escalier , coupoit en^ deux salles énormes ce vaste plein-pied; l'une ibrmoit l'atelier de tout ce qui se fbrmoit à froid, tel que le rapage , le pressurage et le dépôt du vezQU : le manège, les râpes , les presses et les cuves étoient rangés avec ordre , de ma- nière que la betterave , une fois arrivée sous la râpe, ne rétrogradoit plus pour arrivers4iccessive- menlàses différentes décompositionsîl'autre salle Cpntenoit les diverses cbaudières sur leurs four- neaux, ainsi que les autres petits fourneaux, pour recevoir les bassines servant au grénage ; enfin ^ la chambre chaude qui portoit le calorique dans- 88 ANNALES Tëtuve. Tout ëloit disposé de manière que \e^ Laltaiis des portes des ateliers .étant ouverts , on voyoit , à une des extrémités de cet immense local , le mane'ge tourner et les râpes dévorer la betterave ; tandis qu'à l'autre extrémité cette même betterave étoit métamorphosée en sucre. Deux cents mètres de tuyaux en plomb, rece- vant l'eau d'un réservoir placé dans les greniers, la distribuoient à l'aide de robinets , partout où il étoit nécessaire et jusque dans la cuisine du directeur qui , de sa salle à manger , voyoit toutes les opérations se succéder les unes aux autres. Soixante mètres environ d'autres bâtimens ser- voient pour le portier , les bureaux , les écuries et magasins à betteraves. Un si bel établissement, qui avoit nécessité une dépense de 90,000 fr. , a été détruit au commencement de l8i4 par celui qui l'avoit fait monter , et ses débris ont été vendus à peine vingt et quelques mille francs. On devoit s'attendre que, le Gouvernement faisant le^ premiers pas et ayant des imitateurs;, celte intéressante fabrication se propageroit ; mais, d'un coté, on se trouva découragé ,^ dans le début, par quelques écoles <}ui cependant éioieiit inévitables ; d'un autre côté , la soif des conquêtes avoit paralysé toutes les bonnes dé- couvei tes ; elles n'étoient plus considérées que c EUROPÉENNES. 89 comme un luxe national , sans faire l'objet de la sollicitude des gouvernans d'alors; le vaisseau le l'Etat ctoit trop agité; l'industrie étoit oubliée, n'ayant plus que les dangers de l'écueil en pers- pective. Aujourd'hui que l'olivier a succédé à des lau- riers bien chers , il seroit bien à désirer que celle branche d'industrie reprît son activité : on n'aura plus, comme vous l'observez. Monsieur, dans vos Annales , les dégoûts d'essais souvent in- fruclueux ; et , s'il est reconnu aujourd'hui que Von obtient au moins 5 pour loo en sucre raf- finé, ne s'éleva t-il, terme moyen, qu'à i fr. la, livre , voici , tout de suite , sur un millier pesant de betteraves qui aura coûté lo francs , un bé- néfice de 4<5 francs, parce que le produit de l'alcool et autres résidus; même une plus grande concurrence dans les sucres qui tomberont rare- ment à 1 franc. Le loul réuni doit défrayer des frais de manutention. Je possède l'emplacement le plus avantageux possible pour un établissement de ce genre, à une très-petite demi-lieue du chef-lieu du dé- partement de l'Indre, où six grandes roules viennent se croiser ; dans la plus heureuse et la plus pittoresque position : un vaste bassin, ali- menté par une source belle et abondante, ren- t)0 AîmALES ferme un moteur suffisant pour faire agir quatre râpes, pendant six heures; puisque déjà il fait mouvoir un moulin à blé, à mouture écono- mique ; il ne s'agiroit que de bâtir un atelier, pour ne pas détruire cette petite usine. S'il est vrai que l'on peut avoir pour environ 10,000 francs tout l'appareil nécessaire pour une exploitation , ne fut-elle que d'un million de betteraves ; la construction pouvant coûter autant; plus une mise de fonds d'une somme égale pour la manutention et frais accessoires ; il s'ensuivroit qu'avec une avance totale de 3o,ooof. le sucre seulement à 1 franc la livre , voilà une recelte de 5o,ooo francs , rien de plus séduisant qu'une pareille perspective. Si donc , Monsieur , il peut entrer dans vos vues, pour la prospérité de cette branche d'in- dustrie , d'informer le public de la position favo- rable de mon emplacement , vous pouvez en faire l'objet d'une annonce dans vos intéressantes Annales* Veuillez donc apprendre au public que j'offre un cours d'eau, un emplacement à pouvoir cons- truire un bâtiment de cent pieds et plus de lon- gueur sur vingt-cinq ou trente de largeur : que tout l'établissement sera aux frais de son auteur; que , quand il aura retiré sa mise de fonds et les EUROPÉENNES. Cjl intérêts légaux , ce même établissement m'ap- partiendra avec tous ses ustensiles et accessoires j qu'avant ce temps , je n'aurai droit à rien ; que , bien plus , je travaillerai sans rétribution avec l'auteur , jusqu'à ce qu'il soit entièrement rem- pli ; mais qu'alors nous serons de moitié dans la fabrication et ses résultats ; et il sera maître de donner à cette association telle durée qu'il lui plaira. S'adresser à M» le chevalier Grillon de Yille- clair, conseiller de préfecture, à Châteauroux (Indre), ancien directeur de la sucrerie éta- blie, en 1812 , par le Gouvernement. Je désire beaucoup rencontrer un homme de bonne so- ciété avec lequel on puisse se lier d'intimité. Nota. Nous mettons d'autant plus d'empressement à publier cette lettre , qu'elle concorde avec tout ce que nous avons exposé dans la onzième livraison de ces Annales y. sur la haute importance dont il seroit pour tous les départemens du royaume , de posséder de ces riches établissemens, qui pourroient exercer une grande influence sur la fortune nationale. Le dernier ouvrage, publié par M. le comte Chaplal sur cette matière , jus- tifie pleinement cette opinion. 9^ ANNALES Le Tarfa ou Tamarisque qui produit la manne. Le AVady, ou vallon du Scbeikh, est le seul où le larnarisque , autrement dit tarfa y croisse maintenant en grande quantité ; partout ailleurs on n'en rencontre çà et là que de petits bou- quets. C'est cet arbre qui fournit la manne ^ et l'on doit s'étonner que ce fait soit resté inconnu jusqu'à ce que M. Seetzenl'aitpublié dans une courte notice de son voyage au Sinaï, La subs- tance appelée mann parles Arabes, ressemble parfaitement à la manne telle que celle-ci est décrite dans les écritures. Au mois de juin elle découle des épines du tamarisque , sur les feuilles , épines et jeunes brandies tombées qui, toujours, couvrent le sol, qu'occupe cet arbre dans l'état naturel. Alors coagulée, la manne est recueillie avant le lever du soleil aux rayons duquel elle se dissout aussitôt. Les Arabes ôtent les feuilles, la boue et les autres corps étrangers qui y adhèrent , puis ils la font bouillir, la pas- sent au travers d'un gros linge, l'enferment dans des sacs de cuir, et la gardent ainsi un an au bout duquel ils s'en servent comme du miel, y trempant ieur pain ou l'étendant sur celui qui est sans levain. EUROPÉENNES. 9O La manne se recueille dans les années où il a plu abondamment ; celle-ci n'en produira pro- bablement pas du tout. Je n'en ai point vu parmi les Arabes , mais l'on m'en a montre au couvent un petit morceau de l'année dernière; conserve à lafraîcheur de l'ombre, dans la tem- pérature modérée de ce lieu , il étoit devenu tout-à-fait solide, et formoit un petit gâteau ; tenu quelque temps dans la main^ il étoit sin- gulièrement doux au toucher ; en cinq minutes il fondoit au soleil, mais un quart d'heure suf- fisoit pour lui rendre au frais, toute sa solidité. Dans la saison où les Arabes la recueillent, la manne ne sauroit être assez dure pour qu'on pût lapiler ainsi quefîrentles Israélites (nomb.xi. 8). ^a couleur est un jaune sale, son goût agréable, doux comme le miel et un peu aromatique;' elle purge légèrement si l'on en mange une grande quantité ; celle qui s'en recueille à pré- sent, même dans les années les plus pluvieuses^ ne monte peut-être pas à cinq ou six cents livres consommées entièrement par les Bédouins, qui regardent cette substance comme la plus friande production de leur pays. La récolte, qui com- mence en juin, quelquefois dans le mois précé- dent, dure six semaines. Des parties seulement du Wady Scheikh produisent le lamarisque; 94 ANNALES mais on dit qu'il se trouve aussi dans la fertile valle'e de Naazel, au Sud- Est du couvent du mont Sinaï, et sur la route qu'en le quittant, on suit pour aller à Scherm, Liqueurs spùitueuses tirées darhres et de fruits d^ arbres. On remarque parmi les arbres de l'Inde , le mowah ou bossia butyracea; cet arbre, qui fleurit dans une grande partie de l'Inde , atteint la hauteur d'un chêne anglais. La beauté du feuillage et des fleurs , en fait un grand orne- ment des campagnes; le bois est précieux, en ce qu'il n'est point exposé, comme d'autres bois à la destruction des fourmis blanches. On sèche les fleurs du mowah , et on s'en sert pour aci- duler les mets , et surtout pour la distillation de l'arrack ; elles donnent à cette liqueur une grande force , aussi distingue- t-on l'arrack fait avec ces fleurs par le nom de mowali-arrack* Dans une bonne année, un bon mowah fournit deux à trois cents livres de fleurs ; du fruit on tire une huile épaisse comme du beurre et utile dans le ménage. Le harby owpamyra, fleurit sur les bords du \ EUROPÉENIfES. gS Nerbudda et d'autres rivières du Guzerat. Un bon arbre de cette espèce fournit par jour quarante- trois quarts de tars ou vin de palmier dont on peut tirer une livre de jaggaria ou sucre grossier. La canne à sucre se cultivoit dans plusieurs endroits de cette contrée ; mais , au lieu de fabriquer le sucre fin, on se contentoit de vendre journellement au marcbë les cannes avec le jus, dont les Hindous sont très-friands. Le célèbre cbimiste Danois , M. Oersted, vient de démontrer que, de tous les fruits qui croissent en Danemarck, la pomme est celui qui , joint à une grande quantité desucre, pro- duit la boisson Ja plus rapprochée du vin. Les cerises , les groseilles et d'autres fruits dont on avoit voulu tirer des boissons vineuses, n'y sont nullement propres. Il espère, avant peu d'an- nées , fabriquer de très-bon vin avec le suc de pomme et du sucre. La sève du tronc du bouleau est de toutes l'es substances végétales, celle qui fournit le meil- leur moyen d'imiter le vin de Champagne, qu'on falsifie à Londres et à Hambourg dans des fabriques ad hoc avec diverses baies, surtout des myrtillus. 96 AISNALES Sur V existence de la Licorne, Il y a déjà quelques mois, qu'on croyoit avoir de nouveaux indices de l'existence de la licorne, mais ces indices ëloient très -douteux Voici le passage du Quaterlj Review , auquel on avoit fait allusion : Le major Latter, qui a un commandement dans le territoire du Radjah de Sikkins^ dans les montagnes à l'Est de INëpaul , a informé officiel- lement l'autorité, à Londres, que la licorne existe réellement dans l'intérieur du Thibet. Voici l'extrait de son rapport : « Dans un ma- »' nuscrit du Thibet, que je me suis procuré M l'autre jour, et qui contient les noms de diffé- » rens animaux , la licorne est rangée sous la » classe des animaux à pied fourchu; e lie est » appelée tso'po (à une corne ). Ayant de- M mandé à la personne qui m'avoit apporté ce M manuscrit quelle espèce d'animal c'étoit, elle » me décrivit exactement la licorne des anciens, » en disant qu'il se trouvoit dans l'intérieur du w Thibet, qu'il étoitde la grandeur d'un petit » cheval sauvage et très- farouche, ayant l'ongle » divisé et le pied fourchu; qu'une corne lon- »j gueet recourbée lui sortoit du milieu du front: EUROPÉENNES. ^ QJ » qu'il avoit la queue d'un sanglier, comme » dans la fera monoceros de Pline ; qu'on le pre- » noit rarement en vie , et que sa chair étoit M bonne à manger. La même personne m'as- » sura avoir vu souvent de ces animaux , et en » avoir même mangé. Elle ajouta qu'on les voyoit » en troupes auprès du grand désert, à la dis- » tance d'environ trente journées de marche de » Lassa, dans la partie habitée par les Tartares « nomades. J'ai écrit au lama pour le prier de « me procurer la peau d'un de ces animaux , » avec la tête , la corne et les pieds. ...» Il faut attendre que le major Latter ait obte- nu les preuves positives qu'il cherchoit à se pro- curer; mais l'impatiente crédulité a prétendu hâter la décision. On a imprimé que le mission- jiaire M . Campbell , de retour d'un voyage qu'il vient défaire dans l'Afrique australe, a rapporté , à Londres la tête d'une licorne j malheureuse- ment il n'en est rien : ce que M. Campbell a rapporté est une tête de rhinocéros. ce L'animal, dit M. Campbell, fut tué par mes Hottentots dans le pays de Mascheou , non loin delà ville du même nom, à deux cents milles environ Nord-Est de la Nouvelle-Lattakou, dans l'Ouest de la baie de Lagoa. Nos Hotten- 2. 7 gS - AN]?fALES tots, qui n'avoient jamais vu un animal dont la leie fût armée d'une corne aussi grande, et qui n'en avoient même jamais entendu parler^ lui coupèrent la tête , et, l'ayant chargée sur un bœuf, me l'apportèrent encore saignante. Sor^ grand poids et mon éloignement du cap de Bonne-Espérance (quatre cents lieues ) me for- cèrent d'en détacher la mâchoire inférieure. Les Hottentots dépecèrent le reste de la béte pour en manger la chair, et, avec l'assistance des na- turels , l'apportèrent à dos de bœuf jusqu'à Mas- cheou. « La corne, qui est presque noire, a trois pieds de longs ; elle est plantée siu^ le front de l'animal à neuf ou dix pouces au-dessus du nez ; du nez aux oreilles , l'intervalle est de trois pieds; précisément au-dessous de la grande corne en est une petite dont la longueur est de huit pouces ; il n'y a ni poil ni laine sur la peau, qui est d'une couleur brune moucheiée. « Cet animal est bien connu des gens du pays; c'est une espèce de rhinocéros : à en juger parla grosseur de sa tète, sa taille doit être beaucoup plus considérable qu'aucun des sept rhinocéros que tua mon parti , et dont l'un avoit onze pieds depuis le bout du museau jusqu'à la racine de la queue. » EUROrÉENNES. QQ Ainsi, rexistence de la licorne reste encore un problème. On trouve réunis les passai^es des an- ciens sur cet objet dans une note jointe à la tra- duction française du voyage à la Cochinchine par M. Barrovv. JNOTIGE SUR LA BOUKHARIE, Le royaun^e de Boukharie confine, au Nord, avec une partie de la steppe des Kirghiz , le Kokant et l'xVdeikand; à l'Est, avec le Naïmat- chin et Je Badakbchan ; au Sud, avec l'Aude'- rab, Balk et Ankoa ; à l'Ouest, avec une partie de la steppe des Kirgbiz et Khi va. La longueur de ce pays, de la ville d'Oaratup à Sareksa, est évaluée à trente journées de route avec des chameaux, ou à mille huit cents verstes en ligne droite ; sa longueur, de Boiikhara au Yieux-BaJk , à vingt journées de route, ou à quatre mille six cents verstes. On estime la population de la Boukharie à trois millions d'hahitans. Comme il ne s'y fait pas de dénombrement, elle ne peut être donnée avec exactitude. La capitale est Samarkand ; le souverain ré- 7- 10O ANNALES side à Borkhara. Chakli-Roud est un faubourg de cette ville. Le royaume est divise en sept tu- mans ou gouvernemens : chacun est administré par un commandant civil. Samarkand^ la rapliale , est située sur le Kouandéria qui a sa source dans le lac Pandji- kanjerté. Chaque homme paie par mois un impôt d'un tanga. Le produit ECJROPÉENÎ^ES. IO7 en appailient personnellement au khan ; il l'em- ploie à l'entretien de sa cour. Les Juifs, exercent, sans aucune contrainte, leur culte dans leurs synagogues ; ils font le com- merce y s'occupent de diffërens métiers , fabri- quent des étoffes de soie , et se distinguent comme orfèvres, chaudronniers et forgerons ; du reste, ils sont méprisés. Quelques-uns d'entre eux sont très-riches, et cependant ne jouissent, ni de -plus de droits ni de plus de considération que les autres : ce n'est que dans des cas extraordi- naires qu'ils obtiennent accès auprès du khan. Il ne leur est pas permis d'aller à cheval dans la capitale. Ils ne peuvent porter ni schalls ni vè- temens de soie. Les Juifs seuls ont la permis- sion de faire du vin et de l'eau-de-vie; ils en boivent et en vendent en cachette aux Boukhares; ce qui leur procure des profits considérables. Le climat de la Boukharie , généralement chaud , est tempéré dans la partie du ]\ord- Ouest. Le printemps commence de bonne heure : au commencement de mars , tout est en fleur, La chaleur de l'été est d'autant plus forte qu'il ne pleut pas; ce qui oblige les habitans d'ar- roser leurs champs par des canaux dérivés du Kouan-Doria et des autres rivières. En automne, les pluies sont assez fréquentes. L'hiver, qui est lo8 ANNALES doux , ne dure que trois mois; il tombe peu de neige ; le thermomètre ne descend que rarement à dix degrés au-dessous de ze'ro. Le sol est généralement argileux et sablon- neux ; il y a beaucoup de jardins ; la nature ré- compense richement les travaux de ceux qui les cultivent. Tout ce qui tend à satisfaire Tappétit et même ses fantaisies , croît sans peine. Le sorgho fait la principale nourriture des Boukhares, depuis le khan jusqu'au plus pauvre de ses sujets. Ce grain donne des moissonssi abon- dantes , qu'on en exporte une grande quantité. Les raisins et les autres fruits ne sont pas moins communs. On les fait sécher, soit pour les con- sommer clans le pays, soit pour les envoyer en Russie. On récolte beaucoup de coton,; il forme le fond principal du commerce du pays : on en fait des tissus, on le file, ou bien on l'expédie en laine en Russie. La plus grande partie des mar- chandises qui voQt en Russie, consiste en ou- vrages en coton. Le pays ne produit pas beau- coup de soie ; c'est pourquoi l'on en fait venir de Perse Il n'y a pas en Boukharie de grandes manu- factures. Les particuliers fabriquent chez eux, suivant levirs moyens , les objets de leur indus- trie. Un propriétaire occupe quelquefois jusqu'à EUROPÉENNES. lOQ vingl ouvriers, jamais davantage. On lisse toutes sortes de toiles de colon qui sont la plupart teintes en couleurs mélangées , opération que d'autres artisans exécutent à part ; on fait aussi des étoffes de soie et de coton pour les vêtemens de tous genres. On élève beaucoup de bétail dans ce pays. Les moutons arabes ou à grosse queue y sont très- communs. Les agneaux de cette race , étant extrêmement recherchés en Chine et en Tur- quie , on les expédie en grande quantité dans ces contrées ; il en va aussi beaucoup en Russie. Les meilleurs agneaux sont ceux qu'on appelle nés avant terme. Le gros bétail , quoique peu abondant, suffit aux besoins de la population. La race de cheval nommée cheval boukhare est assez commune ; les chevailx troukmènes soit les plus estimés, on les nomme argamaks j on en envoie souvent en présent à la cour de Russie. On trouve entre Boukhara et Samarkand une espèce de cheval désignée par le nom de kara- bairj elle est inférieure aux arg.imaks. Le bois est très-rare -, on ne voit de forcis que dans le voisinage du Fandjikand. C'est par le Kouan-Déria qui sort de ce fleuve que le bois, ainsi qu'on l'a dit plus haut , parvient dans Iqs IIO AKINALES difTërenles parties de la Boukliarie ; on le fait flotter. On n'a pas découvert de mines de fer , de cuivre, d'argent ni d'or : tous ces métaux vien- nent de Russie, soit Lruts, soit déjà façonne's. Cette contrée n'a pas non plus de pierres pré- cieuses : on -lire les turquoises de la Perse , le lapis-lazuli et les rubis du Badakhchan , les émcraudes , les hyacinthes , les sajShirs de la Russie ; on en fait aussi venir le corail. Ce sont principalement les femmes qui les portent. La Boukharie a des mon noies d'or, d'argent et de cuivre. La pièce d'or est l'achraf^ plus pe- sante d'un quart que le ducat de Hollande ; elle est frappée a Boukhara, et porte le nom du souverain. Le tanga , pièce d'argent , fait le vingtième d'un ducat ; le pouli-siah est la mon- noie de cuivre; il en faut cinquante pour valoir un tanga. Les Boukhares font le commerce avec tous les Etats limitrophes de leur pays ; le gouverne- ment exige des Russes le cinquième de la valeur de leurs marchandises, d'après l'estimation; mais, si elles sont apportées par des Mahométans sujels de la Russie , on n'exige d'eux qu'un ducat sur quarante; et, comme il n'y a qu'un bien petit nombre de nos marchands chrétiens EUROPÉENNES. 1 1 1 qui alllciil en JJoukharie, le produit Je ce droit est peu considérable. On reçoit delà Chine une quantité assez forie de the' , de l'argent en Larres , des étoffes de soie, de la rhuharbc^ de la porcelaine. On y envoie des peaux de castor et de Ijutre , du corail , du velours , des pelleteries , un grand nombre d'agneaux arabes, du. drap, des lames d'or et d'argent, et du fil d'or. Le commerce avec les Chinois se fait dans les villes de Kachgar, Akssa, Jarkend, Ili et Khotan, qui sont limi- trophes de la Boukharie , l'entrée de l'empire chinois clant aussi interdite de ce côte aux étran- gers. Les hnbitans de toutes ces villes font pro- fession de la religion mahomëlane, et fréquen- tent toutes les villes de la Boukharie. Les droits de douane sont de chaque côte d'un ducat sur quarante de la valeur, et se paient, soit en na- ture , soit en espèces. Les Boukhares tirent de l'Indoustan , de l'Afghanistan et du Cachemyr, du Nil ou Lidigo, beaucoup de sçhalls, de la mousseline de diffe'- ren tes largeurs , des toiles peintes, des voiles, des étoffes de l'Inde pour vétemens , du sucre' en poudre; ils donnent en échange de la coche- nille , des lames d'or et d'argent, du corail , du fil d'or, du colon, des robes longues, du drap , Tl2 AISJNALES du velours, des clievaux argamaks, des ducats et des ëcus de Hollande. Ils expédient leurs liiarchandises dans ces pays , et en parcourent toutes les villes sans le moindre empêchement; cependant ils paient dans chacune un droit ; ce (jui augmente le prix des objets dont ils trafi- quent. Les Indous et les Afghans ont, par réci- procité, la faculté de venir en Doukharie sans aucun obstacle ; ils paient un ducat sur qua- rante. On obtient de la Perse de la soie , des schalls de laine de Kerman, qui servent de ceinturons aux troupes, de beaux tapis de Perse, du zar- baft , étoffe de soie brochée en or, du chapsan, étoffe de soie unie. Il vient d'Ispahan des cein- tures brochées en or pour les gens riches et les- grands personnages, des turquoises, du sucre en poudre et en pain , du poivre , du gingembre et toutes sortes d'épicerie ; on envoie dans ce pays du colon , du drap, de la cochenille, du ' fil d'or, du fer, du cuivre et du velours. Les habitansdes deux Etats vont librement les uns chez les autres. Les premiers paient un ducat sur vingt ; les autres seulement un sur quarante. Les productions naturelles et industrielles du Kokan sont les mêmes que celles de la Perse. Les Kokaniens n'exigent aucun droit d'entrée EUHOPÉENINES. Il3 des Boukliaies ; ceux-ci , au contraire , lv\?nt sur les marchandises de leurs voisins un ducat sur quarante. Le commerce avec Khiva est peu considéra- ble, ces deux pays produisant à peu près les mêmes choses. Les Boukhaies reçoivent de Khiva de la soie, des fruits secs, des melons et des pommes; ils y envoient du coton file, des couleurs, etc. Les droits d'entre'e re'cipro- ques sont d'un ducat sur quarante. Les Kirghiz-Kaïssak mènent leurs nomI*,reux troupeaux en Boukharie et sur les frontières de la Russie ; ils y vendent et échangent une grande quantité' de moutons et de vaches, ainsi que les objets de leur industrie, tels que feutres gros et légers, camelot, poil de chameau, lacets à che- vaux, peaux crues et fourrures d'animaux sau- vages; ils emportent de la Boukharie des robes longues , des tapis de laine , des loutres , du sorgho, etc. Les Kirghiz acquittent le même droit de douane que les autres Mahométans. Les droits sont perçus dans les villes frontières, ainsi qu'à Boukhara et à Samarkand , par des employés qui relèvent du kissou- beghi. Cette recette se monte à ^7,000 ducats de Boukharie; et, selon les habitans , le khan l'emploie uni- quement au soulagement des pauvres. - 2. 8 ll/i AJNJSALES Le khan se lève tous les jours avant le soleil, et, après avoir terminé les ablutions, fait pen- dant une heure la prière dans la mosquée de la cour, en présence des principaux officiers de i'élat et des dignitaires ecclésiastiques; en- suite il envoie les lonctioiniaires publics rem- plir les devoirs de leurs charges; puis il va, avec les gens de sa cour et les mollah , dans la khanaka , qui est une grande salle dans laquelle il s'assied et fait venir des personnes de diflerens élals, surtout des savans et les jeunes gens les plus distingués. Cette conférence terminée, il litleKoran pendant deux heures, après quoi il entre dans le divan-khné ou salle d'audience, dans laquelle le kissou-beghi , le kaziourda , i'oudaïtchi-bachi , le moukchajan, le chigaoul et d'autres officiers l'attendent. On commence par présenter ses devoirs au khan ; cette for- malité remplie , tons ceux qui en ont le droit s'accroupissent sur leurs talons; ceux qui n'en jouissent pas, se retirent après avoir salué le khan. Chaque fonctionnaire public fait le rap- port des affaires de son département, et obtient des décisions. Quant a celles sur lesquelles il ne peut pas être pris une détermination dans ce conseil, le klxan ordonne de les renvoyer au kissou-beghi. Les particuliers qui ont des re- EURÔPKE^^NES. 1 1 5 (juétes a présenter sont aussi admis et oLtien- nent une réponse prompte. Ce travail dure deux à trois heures. Le khan retourne ensuite à la mosquée; quand il en sort, il va dans ses appartemens intérieurs; le seul kissou-beghi Vj suit. Au bout d'un certain temps , il se rend dans la salle à manger ou mikhman- khane' : cinq a six personnes de sa parente se mettent à lahie avec lui. Après le repas, il lit le Koran pendant une demi-heure et fait sa prière ; puis il entre seul dans son cabinet , et , suivant ce que l'on dit, il s'y occupe de ses affaires parti- culières. A cinq heures du soir, il récite une courte prière; après cela, commence le temps de la récréation; il s'entretient avec ses favoris, boit du thé, mange des friandises , etc. Après le coucher du soleil^, le kasi-kalam lui fait un rap- port sur les affaires qu'il a décidées dans la journée. Lorsque le khan l'a entendu, il va souper tantôt dans le divan -khané avec ses fa- voris, tantôt dans ses appartemens intérieurs avec ses femmes. Après le repas, il entre dans la chamj)re de celle avec laquelle il veut passer la nuit , ou bien retourne dans son apparté- . ment et prend une de ses concubines. Pendant la nuit , il se lève pour faire ses ablutions, puis il prie et se recouche. 8. Il6 ANNALES Le khan sort rarement de son palais : quand il se fait voir au peuple dans Ja ville, c'est tou- jours en grande pompe , accompagné de deux oudaïiclii-baclii et de sa garde, et précédé de mdtliaram-icssaouls ou officiers à cheval , qui annoncent à haute voix l'approche du souverain. Ce prince est vêtu de la même manière que les Boukhares.qui viennent en Russie^ excepté que ses vétemens sont plus riches. Il porte une robe faite d'étotfe de schals ou de soie enrichie d'or et de pierreries ; monté sur un beau cheval turco- man magnifiquement orné, il marche lente- ment. Quiconque se trouve sur son chemin, à pied ou à cheval , doit, dès qu'il entend la voix des mikharam-icssaouls s'arrêter , descendre de cheval, et attendre, les bras croisés sur la poi- trine , que le khan passe , et alors s'écrier : « as- salâm alikon ! (que Dieu vous bénisse!) » Un salam - agassi , qui précède immédiatement le souverain , répond à haute voix : « ou alikoni salâm ! (qne Dieu soit avec vous! ) » En été , le khan va quelquefois dans ses jardins peu éloi- gnés de la capitale , et il y passe le temps avec SCS femmes et ses favoris. 11 a quatre femmes et un grand nombre de concubines. L'épouse qu'il aime le mieux , est Khanakma, fdle de Seit-Bù, gouverneur d'Is- sar ; celle qui tient le second rang dans ses affec- tions est la fille de Moumin-Klian , qui vint eii ambassade à Saint-PëlersLourg en 1820. Mir-Haïdar-Khan est issu de la race de 1 cliin- gliis-Klian; car ce n'est que dans celle famille que Ton peut prendre le souverain. Il est par- venu au trône à l'âge de vingt-cinq ans, et, par son équité , sa rigoureuse observation des lois , et sa bonté, s'est fait universellement cliérir de ses sujets. Il vit d'une manière régulière, est exact à se conformer aux principes qu il a adoptés , et conserve la paix avec ses voisins. Si quelqu'un trouble la tranquillité publique, il le fait punir avec la cruauté qui caractérise les Asiatiques. Ses sujets l'aiment, resiiment et le craignent. Quoique le klian de Kliiva soit aussi prince souverain et ait des troupes, il est ce- pendant soumis à l'influence du souverain de la Boukliarie , qui , plus d'une fois, a liumilié son orgueil et l'a contraint à remplir ses obligations: on en a eu un exemple frappant au sujet du pillage des caravanes. Les marckands boukliarcs ne soufFroient pas moins que les Russes de la conduite des Kirgbiz, qui, encouragés par les Khiviens , les dépouilloient; mais L's obtenoient toujours pleine et prompte satisfaclion des uns et des autres par l'entremise de leurs gouverne - 1 iS " » AWNALES mens respeclifs. Les Kirgliiz même, peuple fa-- louche el indomptable, qui ne connoissent au- cun droit des gens , craignent les i3oukliares : toutefois il ne peut être question ici que de ceux qui vivent enans sur les frontières de la Bou- kharie. Au Sud-Ouest de ce pays se trouvent les villes de Marv et de Seraklis qui appartiens nent à la Perse. Les disputes continuelles des Boukliares avec ce royaume, firent éclater une guerre dans laquelle les premiers s'empaxèrent de ces deux villes; cette conquête leur futfaci^ litc'e pas le secours des Turcomans, qui vivent en nomades sur les rives de l'Amou-Déria ; elle cul lieu sous le règne de Mir-Manzoum , père du souverain actuel. Le khan y lient «larnison , un grand nombre d'habitans en a été enlevé et transporté dans les villes de l'intérieur de la Boukharie. Mir-Manzoum-Khanavoillrois frères; savoir : Oumour-Kchou-Bû, Darvich-Bû et Fazoul-Bù : le premier avoit le commandement suprême des troupes de l'état, les deux autres vivoient dans' la retraite. Mir-Manzoum avoit également trois fils; Mir-Haïdar, khan actuel, qui, du vivant de son père , étoit gouverneur de Kartcli ; Di^ van-Nessyr-Bek, gouverneur de Marv, et Mir- Mohammed-Hussein-Bek , gouverneur de Sa^ EUROPÉENNES. 119 markhand. Oiukar, pète du visir actuel, bomaie sensé , actif et dévoué a son prince , éloit kissou- bciihi ou visir avant la mort de Mir-Manzouni.. Ce prince étant tombé dangereusement ma- lade, et, toute espérance de le voir se réia})lir étant évanouie, Ouikar, qui dcsiroit que le trône échût à Mir-Haïdar, qui, par sa qualité de fils aîné, en étoit l'héritier légitime, lui manda par un exprés, à Kartch, de venir au plus tôt a Boukhara avec une armée. Sur ces entre- faites le khan mourut. Pour éviter iin soulève- ment, Outkar cacha le trépas du monarque, même à ses ])lus proches parens. D'après la loi et l'usage, les fonctionnaires publics doivent venir tous les malins présenter leurs salutations au khan; Outkar ]?.s renvova trois jours de suite au nom du pl-ince. On commençoit à concevoir des soupçons; car cela n'étoit jamais arrivé : le soir du troisième jour, Outkar manda aux per- sonnages les plus considérables de l'état de se réunir le lendemain dansle divan-khané. Quand ils y furent rassemblés^ et que chacun eut pris sa place, Outkar, sortant des appartemens in- léiieurs du palais, entra dans la salle , se i)laça devant le tiône , et déclara à haute voix que la volonté du khan étoit, qu'avant d'apprendre le sujet de leur convocation , ils se défissent de 120 ANNALES leurs sabres et de leurs poignards. Cet odie exécute'; Oulkar leur dit que le khan leur or- donnoit de retourner chez eux^ et de revenir le lendemain pour entendre la communication d'un commandement extraordinaire. Alors ils furent convaincus que le khan n'existoit plus ; mais, désarmés et entourés de soldats, ils n'o- sèrent rien entreprendre, et se séparèrent. Aus- sitôt le hruit se répandit dans la ville que le khan étoit mort, que le visir vouloit monter sur le troiie, et que l'on devoit l'en empêcher; mais personne n'osoit rien entreprendre à cet égard. Oumour-Kchou-Bu , frère du khan, se regardant comme l'héritier légitime , résolut cependant d'agir; il étoit généralissime; il ras- sembla tous les commandans des armées, leur communiqua ses soupçons sur le kissou-beghi, leur arinonça ses droits au trône, proposa de marcher au palais avec des troupes, de deman- der à Oulkar d'être admis en présence du khan , et, dans le cas d'un refus, d'entrer par force. Plusieurs généraux se rangèrent ^e son côlé ; d'autres, au contraire, le combattirent, en di- sant qu'une telle conduite seroit une violation manifeste des lois et un acte d'une témérité im- pardonnable. Ces raisonnemens ne purent rete- nir Oumour ; il alla au palais avec ses adliérens , EUROPEEN INES. 12 I y pénétra, lit appeler Outkar, et le somma de le conduire en présence du khan. Le visir le * retint, lui représenta qu'il enfreigiioit l'obéis- sance qu'il devoit au monarque, en essayant, avec une poignée de rebelles^ de troubler le re- pos du khan et de tout le peuple , et lui déclara que, s'il ne dispersoit pas sa troupe et ne se retiroit pas chez lui, il alloit le faire repousser par la force. Oumour, bien loin de tenir quel- que compte de ces remontrances , redoubla ses efforts; alors Outkar, se tournant vers les sol- dats, leur cria d'une voix menaçante et d'un ton impérieux : « Je vous ordonne, au nom du khan et au mien , comme votre chef suprême , de vous éloigner à l'instant ; si vous ne m'obéissez pas, je vous déclare rebelles, et je vais faire ti- sur vous. » Un mouvement se manifesta parmi la troupe d'Oumour-Bù; tout son monde finit parl'abandoner, et lui-même s'enfuit dans la pro- vince de Katakourgan, dont les habita nsle prirent sous leur protection. Cependant le peuple , par l'ordre d'Où tkar,pillasamaison et tout ce qu'il pos- sédoit.Le même jour, à minuit, Mir-Haïdar arriva de Kartch avec son armée, et fut reçu par Outkar comme son monarque. Le lendemain matui, les personnages les plus importans de l'état furent convoqués dans le divan-khané,* on levir annonça que Mir-Manzoum étoit mort, et que, d'après 122 ANNALES les lois, Mir-Haïdar, son lils aînë , devoit monter sur le trône. Le nouveau khan prêta, en pré- sence de toute l'assernLle'e , le serment solennel de gouverner avec équité , de faire respecter les lois et d'aimer ses sujets. Toutes les personnes présentes lui jurèrent a leur tour obéissance et fidélité. Le lendemain . le Llian défunt fut enterré avec tous les honneurs dus à son rang. Dès que Mir-Lîaïdar se fut assis sur le trône , il envoya chercher son oncle Oumour-Bû à Ka- takourgan; les hahilans ne vouluient pas le li- vrer: alors Raashok-Doaka partit avec cinq mille hommes pour s'emparer de vive force de ce prince. Après une résistance de deux jours, les habitans furent contraints d'ouvrir leurs portes et de remettre Oamour-l^û entre les mains de Haasbek-Doukha. Celui-là lui fit aussitôt couper. la tête, qu'il envoya au nouveau khan. Cet actede barbarie est qualifié de justice parles Boukhares. Divan-Nessir-BekctjMir-Mohammed-Hussein- Bek, frères de Mir-Haïdar, qui commandoient, ainsi qu'on l'a vu plus haut, à Marv et Samar- kand, encoururent la disgrâce de leur frère et furent obligés de s'enfuir au-delà des frontières; ToTu-ou-Khan, fds de Mir-Haïdar et son héritier présomptif, ne quitte pas son père. EUKOPÉENNES. 123 CONGELATION EXTIIAORDINAIRE DE L'EAU- Dans un eiiclioit appelé Montagne , auprès du village de Beaune (Doubs), se trouve une glacière naturelle qui est l'ouvrage de la nature. Ce qu'elle offre de très-remarquable, c'est que l'eau « qui en occupe le lit se gelé en été ; en » hiver , une partie de la glace'se fond ; la grotte 3j semble fumer et se couvre d'un brouillard w très-épais qui la dérobe à la vue , mais i.ussitôt >j que la chaleur paroît , la glace augmente , ce M brouillard se dissipe promptement , et il ne » reste qu'une légère vapeur à l'entrée de la M glacière. » L'auteur de la Description de celte glacière (consignée dans V Encyclopédie (article glacière), d'où ce passage est extrait) regarde ce phéno- mène- coihme une preuve , qu'à une certaine profondeur , la température n'est plus cons- tamment la même pendant toute l'année, et qu'elle est réellement plus froide en été qu'en hiver (i). (i) Nous sommes toujours à nous étonner de choses toue» 1 ^4 ANNALES Il faut bien qu'il en soit ainsi dans ce souter- rain , mois , est-ce à sa profondeur ? Je pense qu'elle doit y participer pour quel- que chose, mais qu'il est encore d'autres causes plus puissanies. L'air n'est pas conducteur du calorique , c'est- à-dire , il ne le communique pas à la manière des corps solides par contact , mais par courans as- cendans. Cet effet est dû au peu de ces molé- cules et à leur dilatation spontanée par la cha- leur. Devenues alors plus légères, elles tendent tou- jours à s'élever ; en sorte qu'une couche d'air échauffée ne transmet pas de calorique aux cou- ches inférieures. C'est une des raisons pour les- quelles les caves ne sont pas sensiblement plus chaudes en été qu'en hiver. Une autre cause locale et particulière à cette glacière provient des > arbres touffus qui l'ombrageât de toutes parts, surtout l'entrée principale. La nature a fait ici ce que pratiquent les peu- ples des climats chauds, qui , pour préserver leurs habitations de la chaleur, y font pénétrer natui'elles ; et cependant nos caves , qui montrent conslam-* ment les températures dans Tordre inverse des saisons , en donnent la solution la plus simple et la plus évidente. i'UnOPÉElNNES. 125 Vair à travers des Lranches entrelacées ou d'au- tres tissus grossiers imprégnés d'humidité. Ainsi , la température de ce souterrain ne doit pas monter , quelque grande qu'en soit la cha- leur de l'été. Cette chaleur produit , au contraire , un effet opposé ; car les liquides éprouvent une destruc- tion par l'évaporation ; l'évaporation a lieu à toute température, elle est d'autant plus grande que la température est plus haute. Donc, la déperdition de calorique d'un li- quide est proportionnelle au degré de chaleur, et celte perte est apparente si le liquide est assez isolé ou placé convenablement pour'ne recevoir de calorique d'aucun autre corps ou en recevoir moins qu'il en perd. On sait que c'est d'après ce principe que, dans certains pays méridionaux , on refroidie l'eau en été, et même qu'on obtient de la glace. A cause de l'excès de la température exté- rieure en été sur celle des cavités souterraines , l'e-au s'évapore plus rapidement dans la première circonstance que dans la seconde ; à plus forte raison , les vapeurs infiniment plus légères que l'eau qui , de l'intérieur de la glacière, arrivent à la surface de la terre, y sont-elles dissoutes avec une bien plus grande facilité. Cette prompte ] 26 ANIS ALES (lissoialioii peut encore être favorisée par quel^ ques courans d'air, naturellement chauds dans cette saison . et on sait qu'un vent cbaud et sec est très-propre à produire cet effet. De ce que les vapeurs sont enlevées au fur et mesure qu'elles se dégagent , il en résulte une évaporation très -rapide dans la glacière, par conséquent une destruction de clialeur consi- dérable ] elle l'est d'autant plus qu'elle ne peut être compensée qu'au dépend des corps environ- nans , qui sont peu conducteurs du calorique , et qui , d'ailleurs , n'en possédant guère , ne tardent pas à en être bientôt privés. C'est à la suite de cette perte continuelle de chaleur que la température peut devenir assez basse pour congeler l'eau. Ce refroidissement n'est donc pas produit par les mêmes causes que celui qui a lieu en hiver sur la surface du globe. Pour le former, la nature emploie un moyen en quelque sorle artiJicieL C'est à l'action de la chaleur qu'il faut l'attribuer, comme je pense que la fusion de la glace en hiver est produite par le froid. C'est un fait connu de tout le monde ^ que , dans cette saison, la température des souterrains est plus haute que celle extérieure. L'eau doit ELIIOPEEIN^NES. l^J alors s'évaporer moins rapidement sur la surface de la icrrc que dans la glacière. ' Le froid, ne s'y faisant pas sentir, n'oppose aucun obstacle à la formation des vapeurs; mais, étant toujours sensible à l'extérieur, il empêche ou au moins diminue considérablement la dis- sipation de ces mêmes vapeurs , lorsqu'elles ar- rivent aux ouvertures de la grotte. N'étant plus dissoutes au dehors aussi vite qu'elles se forment intérieurement , elles s'ac- cumulent, se concentrent dans le souterrain et , tout autour , elles forment ce brouillard épais qui en dérobe l'entrée à la vue. Il n'y a plus alors destruction de calorique ; au contraire, une partie des vapeurs se con- dense. dans la glacière contre les parois, et dans ce changement d'état dégage une grande quan- tité de chaleur : la fusion à la glace en est l'effet naturel. Si la profondeur de la glacière est l'unique cause du phénomène qu'elle présente, que la température extérieure y soit étrangère , il doit toujours avoir lieu , si on intercepte la commu- nication de l'intérieur avec l'air extérieur. Cette disparition eut lieu ; une muraille de vingt pieds de haut fut élevée pour fermer l'entrée 128 AN]N^\LES principale. « Dès ce moment, la formation de » la glace y devint moins abondante. » Le phe'nomène étant diminué, la cause qui le produit, quelle qu'elle soit , doit l'être éga- lement. Or , la profondeur n'a pas changé , mais il n'en est pas de même de l'influence que la température extérieure exerce dans la gla- cière ; car il est manifeste que la dissolution des vapeurs doit être moindre , puisqu'elles n'en peuvent plus sortir aussi abondamment , que l'évaporation intérieure en est ralentie , la perte de calorique moins considérable, et le froid moins intense. Ainsi , les différentes circonstances qu'on ob- serve, lors de la formation et de la fusion de la glace, et les faits des changemens apportés à la structure de la glacière, tendent également à confirmer l'opinion qui en explique le phéno- mène par l'action de la température extérieure. Malignow. ANNALES EUROPEENNES, PUBLIÉES SOUS LA DIRECTION DE M. RAUCH, ANCIEN OFFICIER DU GÉNIE, ETC» XVIII«. .LIVRAISON. Nouvelle Description de la Foret vierge dv. BrésiL La forêt vierge de M . de Clarac , est un de ces morceaux rares, que les amis des sciences aiment à revoir souvent et sur lesquels ils se plaisent à me'diter. Le talent avec lequel le gra- veur des Annales Européennes a su reproduire en miniature le dessin si grandiose de l'auteur, nous a fait penser que nos souscripteurs nous sauroient grc de n'avoir pas fait de ce charmant travail , un tableau fugitif , et composé seule- ment pour jeter quelque variété dans une seule livraison d'un ouvrage sérieux de sa nature. Sur tous les points de la France, le chef-d'œuvre de M. de Clarac produit l'effet qu'inspire le vrai beau à tout peuple sensible et civilisé. La So- ciété linnéenne de Bordeaux, qui compte parmi 2. 9 l30 ANNALES ses correspondaiis les savans les plus distingués, de la France , vient de nous laire parvenir l'in- téressant rapport fait, à ce sujet, par le prési- dent de la section de Paris. Nous nous faisons un plaisir d'autant plus vrai de le publier , que c'est une sorte d'iiom- mage qu'il nous met a même de rendre à la Société linnéenne de Bordeaux, dont le zèle et l'amour pour les proi^rès de la physique végé- tale étend déjà ses ramifications sur les princi- paux points du globe (i). Sa section de Paris , composée d'une jeunesse intéressante et pleine d'ardeur pour l'étude des sciences naturelles, trouvera dans cette publication un nouveau véhicule à ses nobles efforts. Déjà M. le comte' de Clarac s'est plu lui-même à les encourager, en témoignant hautement sa satisfaction à l'au- teur du Rapport précité, jeune homme plein de cette vraie modestie qui décèle le mérite et fait présager le savant. Nous applaudissons aussi aux excellens j^rincipes de morale qu'il a su rattacher à son sujet; ils font honneur à son cœur autant qu'à sa raison. (i) Elle compte dix sections disséminées , tant en Europe qu'en Afrique , dans les Indes et dans les Deux- Amériques. EUROi'J^EjSi^ES. l3l RAPPORT Fait a la Société linnéenne de Bordeaux , sec^ tion de Paris , par M, Dësaybats , son pré- sident , sur le dessin d'une Forêt vierge , fait -au Brésil par M. le comte de Clarac, conser- vateur au Musée royal, ♦ Séance du 26 Avril i824- Messïeurs, Un dessin représenta iit une foret vierge y fait au Bre'sil par M. le comte de Clarac , con- servateur du Musée royal , fut exposé au salon de 1822. Tl fixa l'attention du public ei devint bientôt l'objet de l'admiration générale. La gra- vure s'en est emparée, et le savant burin de M. Fortier, l'un des plus habiles artistes de la capitale, comme graveur paysagiste, après trente mois d'un travail opiniâtre , vient de ic repro- duire avec toute la vérité de l'original et toute rUIusion qu'il avoit f^iit naître. ÏjCs bornes de mes connoissances dans les arts s'opposent à l'éloge convenable que je voudrois faire ici de ce dessin si neuf , si curieux et qui 9- 102 ANNALES fait le plu5 grand honneur à la gravure fran*- çaise. Les connoisseurs se sont réunis pour ad- mirer la flexibilité du talent de M. Fortier, la vigueur et la suavité de son Lurin , l'entente ingénieuse de ses tailles et l'art avec leqii-el il a sii conserver à cette multitude d'objets soumis h son travail, leurs formes gracieuses et leur valeur' réelle. L'empressement des amis des sciences et de la nature , à se procurer cette heureuse et brillante copie , en dit suffisamment pour exprimer son mérite. Vous me permettrez donc d'envisager la belle épreuve que j'ai sous les yeux , socs des rapports qui me sont plus familiers et qui auront des droits à votre intérêt , puisqu'ils se rattachent à une partie de la physique végétale que vous vous faites un double plaisir de cultiver. Sans doute, Messieurs, après les savantes et poétiques descriptions qu'ont déjà faites de ce chef-d'œuvre ]\JM. Miel et Rauch et plusieurs autres gens de lettres très-distingués , il vous paroi Ira téméraire que j'aie osé entreprendre l'analyse de ce précieux morceau déjà connu dans toute l'Europe; mais je n'ai pas cru que ces considérations , toutes puissantes qu'elles sont, dussent exempter la section, que j'ai l'honneur de présider , de payer ^ Les missionnaires convoquent tous les ans, dans l'église de Papahoa^ la population entière, (jui.se compose de sept mille âmes. La convo- cation a lieu dans ce moment; l'on y discute les articles d'un Gode de lois proposé par la mis- sion , et les chefs tahïtiens montent à la tribune et parlent pendant des heures entières avec beau- coup de véhémence. L'île de Tahiti s'est déclarée indépendante, il y a environ deux mois. Le pavillon anglais, qui y flottoit , est remplacé par un pavillon rouge , sur lequel on remarque une étoile blan- che, placée dans l'angle supérieur. Les missionnaires , pour lesquels les naturels gardent une grande vénération , ont cependant conservé leur influence. Nous en avons été par- faitement accueillis, et les habitans nous ont fourni des vivres en abondance , et donné beau- coup d'objets curieux en échange de quelques bagatelles (i). (i) CeUe relation trop concise, par une prudence poli- tique , mais qui se développera mieux un jour , concorde avec tout ce que nous avons dit sur les îles de la mer du Sud , dans la onzième livraison de ces Annales , page 3o3. EUROPÉEJSNES. IjS Sur les variations de V aiguille aimantée. On avoit remarqué , depuis assez long-temps, que l'aiguille aimantée éprouvoit des variations diurnes, en sens contraire au N. et au S. de Téquateur : on en avoit tiré cette conséquence assez naturelle, que ces variations diurnes dé- voient être nulles à Téquateur. Une observation récente du lieutenant Duperrey, prouve que ce n'est pas sur l'équateur terrestre , mais Lien sur Toquateur magnétique qu'il faut placer ces points de non variation diurne de la boussole j ce qui s'accorde avec plusieurs observations faites par le capitaine Freycinet, dans son Voyage autour du Monde, Ce fait important, bien cons- taté , a déjà fixé l'attention d'un de nos géo- mètres du premier ordre, occupé dans ce mo- ment à mettre la dernière main à un Mémoire très-profond sur la tbéorie du magnétisme , dé- duite des belles expériences de Colomb et des recbercbes expérimentales de M. Barlovv en Angleterre dans ces dernières années. L'obser- vation de M. Duperrey a été communiquée à l'Académie des Sciences, par M. Arago, son pré- sident. M. Barlovv , que nous venons de citer , a reçu 1^6 ANNALES du bureau des longitudes, en Angleterre, la gratification de 12,000 francs, accordée par le parlement , pour un moyen propre à corriger l'attraction locale exercée sur l'aiguille de la boussole par le fer qui entre dans la construc- tion des vaisseaux , ainsi que par le métal des canons. Il avoit déjà obtenu la grande médaille d'or de la Société d'encouragement de l'Angle- terre pour la même invention. ( Vojez Tran- saction de cette Société, vol. Sg , page ']^, ) Cette attraction locale peut causer de grandes erreurs dans les hautes latitudes, soit boréales, soit australes. Le moyen de s'en garantir est donc un service signalé , rendu par M. Barlow, aux navigateurs de tous les pays. C'est un nouvel exemple de l'utilité des recherches scientifiques, dont on parvient tôt ou tard à faire l'application à la pratique. TAHITI, AU MOIS DE MAI l823. (Extrait d'une lettre d'un officier de la corvette française la Coquille (i). Me voilà enfin dans cette fameuse île que , depuis mon enfance , j'ai tant désiré connoître (1) L'état-major de la corvette la Coquille , qui fait en EUROPÉENNES. 1^7 un jour. J'ai goûlë une véritable jouissance, en mettant le pied sur cette terre la plus belle du inonde. Les habita ns ont conservé cette dou- ceur de mœurs, cette hospitalité si célébrées. Mais voilà le seul caractère original qui leur soit resté. Les moraïs , les sacrifices , les chants et les danses ont disparu; les anciens usages, les fêtes religieuses sont remplacées par les aus- tères cérémonies de V Eglise anglicane ; la pa- rure naturelle des Tahitiennes a été abandonnée pour les modes anglaises. Tel a été l'ouvrage de quelques missionnaires anglicans. La per- suasion a obtenu ce que n'auroit jamais exécuté la force. Notre arrivée à Tahiti est un événement pour cette île , où le pavillon blanc n'avoit été vu qu'une fois , il y a déjà cinquante-cinq ans. Croiroit-on en Europe que les habitans de Tahiti ce moment le tour du monde , se compose de MM. Duperrey, lieutenant de vaisseau , commandant de Texpédition ; Dû- ment Durville, lieutenant de vaisseau , commandant en se- cond; Lesage, Loltin, Bérard, Deblois de la Calendre et Jules de Blosseville , enseignes de vaisseau. MM. Garnot , chirurgien-major , et Lesson , pharmacien en chef, passent pour très-instruits en histoire naturelle. M. Lejeuue , dessi- nateur de Texpédition , est fils du général Lejeune , si connu par ses tableaux. La Coquille est partie de Toulon le 10 août 1822. 2. 12 ïjS ANNALES ne conDoisscnt les Français que comme un peu- ple qui a fait la guerre aux Anglais sous un chel nommé Buonaparte? Les premiers missionnaires envoyés dans le grand Océan , sont arrivés en 1797 ; ils furent d'abord parfaitement accueillis , et reconnurent aussitôt combien d'obslacles ils rencontreroient pour abolir des coutumes barbares. Ce fut avec des peines infinies qu'ils apprirent la langue du pays : enfin , après seize ans de soins et de guerres^ leur zèle a triomphé ; les babitans ont renoncé à leurs antiques usages pour embrasser le christianisme. La mission n'a complètement réussi que depuis quatre ans. Aujourd'hui tous les naturels sont baptisés. Plusieurs mêmes sont devenus capables d'aller prêcher dans les îles où les missionnaires ne peuvent pas se rendre. Les îles d'Huahiné, d'Uhétéa et de Béraora ontsuivi l'exemple de Tahiti, qui reste même à présent un peu en arrière sous le rapport de l'industrie et de la civilisation. Le zèle des missionnaires anglicans a peut-être été un peu loin , et le peuple n'a renoncé qu'avec une extrême répugnance à plusieurs habitudes assez innocentes en elles-mêmes. Il est défendu aux Tahitiens de se tatouer , de danser, de chan- ter, de jouer de la flûte et de porter des cou- EUROPÉENNES. 17g ronnes de fleurs. La moiadre contravention à Tune de ces oulonnances entraîne une condam- nation à faire au moins vingt brasses de chemin. C'est par ces punitions que l'on est parvenu à établir un chemin qui fait le tour de l'île. Il est peu de Tahitiens de l'un et de l'autre sexe qui n'aient contribué à cet ouvrage qui paroît solide. Deux fois le dimanche et une fois le mercredi, tous les habitans se réunissent dans le temple. Des hymnes interrompent la lecture des livres saints , et la vue de ces cérémonies offre un spec- tacle assez curieux , auquel nous avons souvent assisté, à l'invitation des missionnaires. Quoique beaucoup de nations professent leur religion avec franchise , il est facile de voir que le culte catholique , avec ses formes extérieures, auroit réussi plus efficacement auprès d'eux (i). (i) Il est certain que la pompe et la grandeur des céré- monies religieuses du culte catholique , agissent avec un tel attrait sur l'esprit et les sens , que les cérémonies d'aucun autre culte évangélique, ne peuvent lui être comparées pour l'effet et l'impression. Les jésuites du Paraguay en connurent toute la puissance, et peut-être dans aucun pays du monde chrétien , les céré- monies religieuses n'avoient un caractère plus auguste ; on peut dire que le luxe des arts , l'opulence des églises , une musique et des chants pleins de majesté , y concourent pour 12. iSo ANNALES. Des presses envoyées d'Angleterre ont été éta- blies à Tahiti et à Huahiné. Déjà les évangiles , les hymnes, les abécédaires et des arithmétiques sont^ntre les mains de tous les indigènes , dont beaucoup savent écrire et calculer. Les ouvrages élémentaires de la langue tahitienne seront bien- tôt imprimés. On emploie dans les écoles la méthode lancastrienne. Ce qui paroît fort singulier, c'est de voir, les jours de fêtes _, toutes les femmes et la plupart des hommes vêtus à l'Européenne. Une Tahi- tienne en falbalas et en chapeau de paille , sans bas ni souliers, est beaucoup plus plaisante qu'elle ne le croit (i). Cependant ce costume est encore eu augmenter la pompe. C'est par ce charme si grand , que les hordes sauvages et errantes dans ces vastes forêts du Nouveau-Monde , furent attirées et civilisées. ( Note du Rédacteur. ) (I Les Anglais ne semblent parcourir la terre et les mers, que par calcul commercial. La Bible d'une main et les objets de leurs fabriques de l'autre ; ce double mobile est surtout apparent dans l'Inde , dans l'intérieur de l'Afrique et dans ces nombreux archipels de la vaste mer Pacifique. Il faut que tous les peuples qu'ils visitent et qu'ils domi- nent aussitôt, se plient à ce joug commercial. Les climats chauds ou ardens , qui ne veulent que des vêtemens légers et flottans , y sont également assujétis. S'il est souveraine- ment ridicule de voir les insulaires de la mer du Sud , gro- EUROPÉENTfES. l8l supportable chez le beau sexe ; mais les hommes sont complëtemenl ridicules avec leurs habits qui n'ont pas été faits à leur taille. Maintenant les étoffes européennes et tout ce qui tient à la toilette , les fusils et la poudre sont extrêmement recherches à Tahiti. Celte île fait déjà un assez grand commercé avec le port Jackson. Elle y expédie du porc salé , du taroo , de l'huile de cocos , du coton , du sucre, etc. On fait aussi dans les îles voisines la pèche des perles , que Von dit fort avantageuse. On a découvert des mines de fer, et une racine nommée ava offre des propriétés médicinales et extraordinaires, et peut devenir un ariicle de commerce fort pré- cieux (i). tesquement vêtus à l'européenne , il ne l'est pas moins d€ voir sur la côte de Guinée , des chefs africains , endosser, sous un ciel ardent , l'uniforme anglais bien galonné , avec culotte , bas et souliers, au risque d'étouffer — C'est l'effet d'un calcul vaste , très-raste et qui se poursuit, on peut dire, sur tout le globe. (i) En voulant faire des marcliands de ces bons insulaires, on risque de changer leurs mœurs simples et leurs douces' habitudes. La nature les avoit comblés de ses dons et de ses largesses. D'après les descriptions de Bougainville et de Cook, on considéroit 0-Tahiti , comme un lieu de félicité terrestre; aujourd'hui , l'influence européenne tend à y allumer les passions de la cupidité, qui doivent y éteindre ce bonheiji^ \ l82 ANNALES Les voyages de Cook et de Vancouver ëion- iient par la justesse des observations. Il est éton- nant que , n'entendant pas la langue et n'ayant pas d'interprètes , comme nous en avons dans les missionnaires et quelques naturels qui parlent anglais , ils aient pu se mettre aussi bien au fait des coutumes. Depuis plusieurs mois , les Tahitiens , se dé- clarant nalion indépendante, ont arboré un pa- villon rouge avec une étoile blancbe. L'île n'est,^ pas aussi tranquille qu'on pourroit le désirer. L'abolition dii tatouage a fait des mécontens. Le dernier roi , Pomaré II , mort il y a dix-huit mois , n'a laissé que deux enfans en bas-âge. Le» polit roi , Pomaré III , n'a que trois ans. Le royaume est gouverné par sa tante, née dans une autre île. Dans ce moment , les chefs discutent un code, et pérorent des heures entières avec une admirable facilité , qui feroit envie à nos orateurs de France. Il est fâcheux que quelque sténographe ne puisse pas recueillir ces discours, réel , qui découle de toutes les satisfactions de la vie , qu'une mer vaste et lointaine sembloit devoir conserver à l'abri de tout contact étranger. ( Note du Rédacteur. ) EUROPÉENNES. l85 ils présenteroient sans doute des idées tout-à-fait neuves sur la législation. Je quitterai Tahiti avec un véritable regret. Nota. Nous lisons dans les journaux de Londres du i8 mai 1824 , un fait qui vient à l'appui des trois notes marquées précédentes. La foule des curieux étoit très-grande aux portes du palais de Saint-James , d'après le bruit qui s'étoit répandu que le roi et la reine des îles Sandwich (i) dé- voient être présentés à Sa Majesté Britannique. Mais la toilette de ces deux illustres insulaires n'a pas permis de céder à leurs désirs. Les ministres ont donné des ordres pour que les costumes qu'on leur prépare soient prêls sous peu de jours. Des invitations leur ont été adres- sées par plusieurs personnes de distinction ; mais leurs majestés ont constamment répondu qu'elles n'en accepteroieut aucune avant d'avoir rendu leurs devoirs au souverain de la grande ile ; elles poussent ce sen- timent des convenances , jusqu'à refuser de visiter les curiosités de la capitale. Le roi , qui est uri fort bel homme , a déjà pris Vha" hit européen ; il est du caractère le plus affable. La reine , qui possède un embonpoint peu commun , té- moigne un goût si vif pour les modes d'Europe , qu'elle essaie trois ou quatre toilettes par jour. Cette prin- cesse a une grande passion pour les cartes En atten- dant que leurs majestés Sandwichiennes puissent visi- ter les g' ands théâtres , on leur a fait voir les ombres chinoises et les marionnettes j qui les ont prodigieuse- ment amusées. (i) C'est à l'île d'Owihé, la principale des îles Sandwich , que le célèbre et infortuné Cook a péri. l84 ANNALES Matelot saisi par une baleine. L'anecdote suivante , extraite de la feuille américaine, le Salem observer j prouve à quel point les enfans de Neptune portent le courage et l'indifFérence dans les plus grands dangers. Un matin (dit le capitaine d'un vaisseau ba- leinier qui se trouvoit à Yalparaiso) , croisant pour trouver des baleines, nous aperçûmes un de ces ce'tacées à une petite distance de nous. Nous armâmes sur-le-champ quatre chaloupes ^ et nous nous trouvâmes bientôt auprès du monstre marin qui étoit une baleine du genre des spermaceti. Nous l'attaquâmes, et pour se venger de la blessure mortelle que nous lui fîmes , il brisa d'un coup de queue une de nos chaloupes. Dans la confusion qui s'ensuivit, un pauvre matelot se trouva malheureusement à portée de la baleine qui, bien qu'elle fût près d'expirer , attira dans sa gueule une des jambes de cet homme dont la cuisse fut percée par ses défenses, et par conséquent fracturée. Heureu- sement la baleine ayant éprouvé un bâillement précurseur delà mort, le matelot put échapper au trépas. Porté au vaisseau, l'amputation de la jambe au-dessus du genou fut jugée néces- EUROPÉENNES. l85 saire , et il supporta celle opération avec ]a plus grande re'signalion. Peu d'instans après , le ca- pitaine lui demanda ce qu'il pensoit, lorsqu'il éioii dans la gueule de la baleine : je pensois, repondit le matelot, qu'elle pourroit bien pro- duire soixante bai ils d'huile* AFRIQUE. On a reçu , par plusieurs voies , les nouvelles les plus désastreuses de la Côte-d'Or. Une ar- mée de quinze mille Aschanties a défait et en grande partie massacré un corps d'armée an- glais , composé de quelques centaines d'Euro- péens et de quatre mille Africains des environs du cap Coast. Ce corps éloit commandé par sir Charles Maccarthy, gouverneur du cap Coast et de tous les établissemens anglais sur la côte. Ce gouverneur et quatorze officiers, qui l'accom- pagnoient , ont péri dans le combat , ou ont subi le sort plus horrible de tomber entre les mains des Aschanties. Le seul lieutenant Erskine a pu se sauver ; beaucoup de négocians anglais du cap Coast , sont au nombre des morts. C'est le défaut de munitions qui a causé la défaite. Les l86 AlMî^ALES vainqueurs marchoient contre les ëtablissemens anglais. Mort dn Qj^ apprend . par la même occasion , que Tin- voyageur Bel- X 1 - X 'X zoni, trépide voyageur Belzoni est mort à Bénin de la dissenierie , au moment où , après avoir fmi ses arrangemens pour pénétrer dans l'intérieur, il alloit se mettre en route. Malgré celte mort toute récente , ainsi que celle de Bondich , autre voyageur qui parcou- roit aussi dans l'intérêt de la géographie ces ar- dens climats , M. Campbell , officier de la marine anglaise , et connu par quelques bons ouvrages littéraires , va , selon le journal le Times , se mettre en route pour explorer l'in- térieur de l'Afrique à ses frais. M. Campbell a déjà remonté une partie des rivières des Cor- meroons , du vieux Calabar et du Congo : ces fleuves font probablement partie du Delta du Niger : peut-être ne tarderons-nous pas d'avoir la solution sur le cours de ce fleuve célèbre. EUROPÉENIN'ES. 187 FOSSILE HUMAIN. Les annales Européennes ne resteront point étrangères à l'annonce de la plus rare, de la plus étonnante des pe'trifications dont il ait en- core été fait mention dans les archives de l'his- toire naturelle , et qui va offrir un nouveau champ aux méditations des géologues modernes. Le fossile humain, trouvé près de Moret, dé- partement de Seine-et-Marne, offrant un homme renversé en partie sur un cheval également pé- trifié, offre à la curiosité publique et aux in- vestigations de la science , le phénomène le plus extraordinaire qui ait encore paru : aussi nous sommes nous empressé d'accueillir l'intéressante , notice que vient de publier sur ce morceau pré- cieux, M. J. P. Barruel , chimiste habile et plein de zèle pour les progrès des sciences ph}'- siques. Lassone , dit M. Barruél, dans son savant Mémoire sur les grès en général , et en particu- lier sur ceux de Fontainebleau, dit qu'il paroît que ces blocs pierreux , d'abord enfouis dans un sable mouvant, ont été peu à peu découverts ] 88 ATvNALES et isolés, parce que le sable mobile ;, répandu dans les interstices des différens blocs, a été suc- cessivement entraîné par les effets répétés des grandes pluies et des ravines : d'où il a dû ar- river que beaucoup de blocs , ne portant plus sur leur base sableuse , sont tombés confusément les uns sur les autres ; et par cette nouvelle dispo- sition accidentelle, ont formé des vides, et dans quelques endroits, des antres et des espèces de cavernes très-singulières. Quelle que soit leur origine ou leur cause , c'est dans un de ces vides, situé au Long-Rocher y territoire de Montigny près Moret, que le colo- nel Junker et le docteur Ganot, découvrirent dans le courant de septembre i823, allant à la chasse , une pétrification des plus rares par ses formes et sa nature, un homme enfin, renversé en partie sur un cheval également pétrifié. Informé de cette événement , par mes fils qui se trouvoient alors à Moret avec leurs camarades de collège, les jeunes Lefrançois, neveux du co- lonel Junker, je m'y rendis moi-même pour m'assurer dans l'intérêt de la science , que l'ar- dente imagination des écoliers n'avoit pas égaré leurs sens. A mon arrivée dans le pays il n'étoit bruit que de l'homme pétrifié et de son chevaK \ EUROPÉENNES. iSg J'appris que M. Junker et Ganot en faisoient ope'rerrexlraction, et je courus au Long-Rocher. Je de'clare qu'après avoir examiné ces objets attentivement et sans prévention , il fut dès-lors évident pour moi qu'ils étoient les restes, l'un d'un corps humain dont une partie a conservé ses formes et des proportions parfaitement belles, l'autre d'un cheval dont la tète est admirable. J^a curiosité avoit conduit au Lon^-Rocher un grand concours de personnes, qui parloient di- versement de l'origine , des causes et des circons- tances de la pétrification qu'elles avoient sous les yeux; et, mon opinion personnelle étant contraire à celle du plus grand nombre, je fus profondément affligé que les hommes qui , par leurs talens et l'étendue de leurs connoissances , se trouvent placés au sommet de la science, eussent dédaigné d'éclairer de leurs lumières une découverte que je considérois déjà comme un trésor d'histoire naturelle, trésor dont la conservation exigeoitles soins d'un ami des arts , et qu'à mon grand regret, je voyois livré à des mains mercenaires , à des carriers tout-à-fait in- habiles. Plusieurs journaux ont entretenu leurs abon- nés de l'homme pétrifié , et provoqué à son égard une explication des sa van s. On en a parlé dans tous les salons de la capitale : selon les uns, on n'avoit pas encore trouvé de fossiles humains ., et^ par cette raison , il \\ç^u. pouvoit pas exister; selon d'autres , l'homme du Long-Rocher n'ëloit qu'un jeu , une bizarrerie de la nature. Au milieu de tant d'opinions divergentes et souvent entachées de ridicule, j'attendois une discussion approfondie sur laquelle je pusse as- seoir mon jugement. Dans l'absence de cette discussion, je pensai ^ que la chimie pouvoit fixer mes idées sur l'ob- jet en question , et que , si l'analyse démon troit qu'il renfermoit , sinon tous les élémens d'un être anciennement organisé, au moins un des élémens des os, \q phosphate de chaux, aussi ancien que le globe et indestructible comme lui , la bizarrerie delà nature disparoîtroit pour faire place à un véritable fossile. ^ Pour arriver à ce but, j'écrivis plusieurs fois à l'un de mes amis. Je l'invitai à prier M. le doc- teur Ganot, avec lequel il est lié, de m'envoyer quelques fragmens de l'homme pétrifié ; mais ce ne fut que vers la fin d'avril dernier, que M. Saint-Clair, après en avoir fait l'acquisition, me mit à portée de faire l'analyse , objet de mes désirs depuis si long-temps. EUROPÉENNES. 1 Détails de V analyse. Les fragmens crossemeiis qui m'ont été remis paroissent entièrepaent formes de grès; cepen- dant leur nature est très-différente de celle du Rocher auquel ils adhèrent; leur couleur aussi n'est point semblable. ' Chauffes dans un tube de verre, ils noircissent et dégagent une odeur empyreumatique et am- moniacale parfaitement analogue à celle des os, que l'on soumet à la même opération. Traités par l'acide hydrochlorique , la plus grande masse formée de grès en petits grains ne se dissout pas. La dissolution colorée en jaune brunâtre, traitée par un excès d'ammoniaque, donne un précipité semi-gélatineux, coloré par de Thy- drate de peroxide de fer, et la liqueur reste co- lorée en jaune brun. Cette liqueur évaporée jusqu'à siccité, et le résidu calciné dans un tube de verre , laisse un charbon tuméfié et donne de l'huile empyreu- matique qui jaunit le sel ammoniaque qui s'est sublimé après avoir été formé dans les opéra- tions. Le précipité gélatineux qui a été obtenu en versant un excès d'ammoniaque dans la solu- tion des os, a ete traité par le minimum possible d'acide hydiochloiique et de Talcool absolu dans le but d'en séparer le fer, et alors on l'a dissous dans l'acide hydrochlorique. La dissolution traitée par l'oxalate d'ammo- niaque, on a obtenu un précipité blanc d'oxa- late de chaux , qui , calciné, a laissé de la chaux caustique* La liqueur de laquelle on a séparé l'oxalate de chaux a été évaporée jusqu'à siccité, et le ré- sidu calciné jusqu'au rouge j il est resté dans la capsule une couche mince, transparente comme un vernis , qui a attiré l'humidité de l'air , rougi le papier de tournesol, précipité l'eau de chaux, et qui, saturé par l'ammoniaque, préci- pitoit le nitrate d'argent en jaune. Les expériences ci-dessus auroieut suffi pour démontrer (tout homme instruit en conviendra) que les os supposés provenir d'un jeu, d'une bi- zarrerie de la nature, contiennent une matière organique animale, et renferment une des ba- ses de tous les os, le phosphate de chaux; que par conséquent , ils sont réellement des os fos- siles. Cependant, pour ruiner entièrement la pre- mière opinion et rendre l'autre incontesta])le , il restoit encore une expérience à faire. Je la de- EUROPÉEN]SES. igS vois à la vérité, seul but de mes soins, de tous mes travaux; j'ai analysé et comparé le rocher auquel tient le fossile, et j'atteste que ce rocher entièrement formé de grés, ne contient ni ma- tière organique animale ni phosphate de chaux. Conclusion. Il resuite de l'analyse doiit je viens de rendre compte, que la pétrification trouvée durant l'au- tomne dernier, dans un des vides du Long-Ro- cher àe Montigny près Moret , département de Seine-et-Marne, est réellement un fossile hu- main, et conséquemment une pétrification des plus rares et des plus étonnantes^. J abandonne aux géologues le soin de nous éclairer sur son origine ; mais je ne puis résis- ter au désir de consigner ici mon opinion à cet ég»rd. Comme je l'ai dit au commencement de cette notice , j^ài observé le fossile sur le sol où il a été trouvé ; la manière dont il étoit posé, sa si- tuation, circonstances que chacun pourra véri- fier (x\I. Saint-Clair se proposant de le faire rétablir a Paris dans son état naturel), m'ont démontré que son origine est bien antérieure à la dernière catastrophe qui a bouleversé la sur- face de nos contrées; catastrophe que tous les 2 i5 jg4 ANNALES observateurs de la nature reconnoîlronl en par* courant les rochers de Fontainebleau. Fait ii Paris, le lymai i8'24- j. P. Barruel. Cette découverte réelle ou illusoire , Ta ouvrir un vaste champ aux méditations et aux recherches du naturaliste, sur les plus grands événemens qui se soient passés dans le monde physique. Lorsque depuis quatre mille ans , on trouve en- fouis sur tout le globe , et à de grandes profondeurs , des animaux marins , terrestres et des végétaux pétrifiés , dis- tinctement identiques avec ceux que nous connoissons en- core existans , sans que , jusqu'à présent , on ait pu y recou- noîlre aucune trace de la nature humaine , quelle idée se faire du déluge , ou des déluges et de leurs époques respectives ? C'est un grand problème à résoudre. Il seroit possible qu'a- près fant de siècles d'investigations infructueuses, la solution n'en fût pas déférée à Ihomme. ( Note du Rédacteur. ) Dajigers de la fièvre jaune méconnus par la Société de médecine de la Nouvelle-Orléans. C'est au moment où Ton prend en Europe les précautions les plus rigoureuses contre l'in- troduction de la lièvre jaune, que la Société de médecine de la NouveJie-Orléans a obtenu la sapi)ression de tous les lazarets, même pour les bâtimens venant de l'ile de Cuba , où cette EUROPÉENNES. ' IgS maladie règne presque constamment. La Socie'té établit ainsi les motifs qui l'ont déterminée à for* mer sa demande : i". La fièvre jaune n'est pas une maladie con- tagieuse ni IransporlaLle. 2°. Les maladies les plus désastreuses ont toutes leurs principes, leurs foyers et leur rési- dence dans tous les endroits où l'air est corrompu par des miasmes, des émanations ou évapora- lions putrides. 3°. L'unique moyen , pour s'opposer a ces fléaux , c'est de peupler le pays d'arbres et d'hommes laborieux ; faire couler les eaux dor- mantes, et maintenir partout une grande pro- preté. On pourroit citer mille exemples de lieux autrefois malsains, parce qu'ils éioient entourés de bourbiers profo2ids , de marais infecls , qui corrompent l'air, et qui, aujourd'hui, sont sains et agréables , parce que le toul a été bien néto^^é et purifié par des plantations salubres. On sait que si la putréfaction dans des lieux profonds, procède de matières végétales, elle produit les fièvres tierces ; si elle est de matières , animales mêlées de végétales, elle produit la fièvre jaune ou d'autres tjphiis plus ou moins malins, suivant la grande ou la moindre por* i3. 2^6 ANNALES tion des maficres animales ; et si ces matières sont des poissons , les effets en sont plus préju- diciables. Ge que nous avons exposé dans ces Annales sur la fièvre jaune de Barcelone, et dans notre chapitre des Marais y sur les moyens de les assai- nir et même de les fructifier, s'accorde parfai- tement avec ce que dit la Société médicale de la Nouvelle-Orléans. 11 est certain que les végétaux ont une mission sanitaire à remplir dans l'économie de la nature ; là où ils sont trop rares pour absorber les éma- nations qui s'échappent sans cesse du sein de la terre, l'air vital s'altère, devient malsain et souvent mortel , par la rareté ou l'entier défaut ^^des végétaux qui s'en nourrissent, et spéciale- ment de la partie la plus méphitique. La Société d'encouragement , constamment occupée de la recherche des moyens qui peuvent tendi^e au perfectionnement de l'industrie na- tionale , a , dans sa séance du 23 octobre i825, proposé deux prix pour l'année i85o. Pour la plantation des terrains en pente; Fun de oooo francs , et l'autre de 1 5oo francs pour ceux qui auront replanté en chênes , en cha- talgniersy cxihêtres^ en micocouliers, en alisiers, EUROPÉENNES. ^ 107 Gw frênes ^ en merisiers , en ormes y ou seule- ment en trois ou quatre de ces espèces d'arbres , le plus d'e'tendue de terre , ayant au moins 4.5 degrés d'inclinaison ; cette étendue ne pourra être moindre de 25 hectares, et la plantation devra avoir au moins cinq ans* La somme sera remise à celui qui aura obtenu le prix ou à son fondé de pouvoirs.. Pour apprécier le mérite de cette disposition de la Société d'encouragement, qui se distingue constamment par des œuvres d'une utilité fi^an- chement nationale , il est bon de se rappeler que toutes les rép Geunination ^ ISutri- tion des plantes , Assolemens et Labours , ne laissent rien à désirer. Ce premier voliune con- tient tant de faits intéressans , qu'il sufliroit seul pour former un agriculteur d'un ordre élevé : EUROPEENNES. 211 mais ppu content d'à voirrtabli largement ses prin- cipes chimiques, M. Cliaptal en étend encore avec sollicitude laconnoissance et Fapplicalion. Nous renfermant en ce qui est relatif au prin- cipal objet -des Annales Européennes j le re- boisement des terrains vagues , l'amélioration des climatures et la repopulation des eaux , nous trouvons partout notre système de fruc- tification générale , étayé des observations de M. le comte Chaptal, autorité puissante et qui vient confirmer la longue série de nos observa- tions, sur cette intéressante partie de la richesse publique et du bonheur général. Dans le discours préliminaire de son beau travail , discours qui renferme d'importantes considérations sur les avantages d'une bonne ^ législation , sur les grands phénomènes de la nature et sur l'action exercée par les puissans agens de la végétation , nous lisons ce qui suit sur le rétablissement des futaies : « Une antre loi , qui n'intéresse pas moins >3 l'agriculture que la Société, est celle qui au- M roit pour but d'encourager le rétablissement M dos futaies, et la conservation de celles qui » existent encore : sans cela , un avenir pro- » cbain nous menace d'une destruction totale. » Sans doute, l'intérêt privé plus actif peut- J?12 ANNALES p> être de nos jours, la division des propriétés^ M la perte des grandes fortunes territoriales, ont w préparé et amené ces résultais; mais la loi » y a contribué plus qu'autre chose. En effet, >3 le propriétaire paie chaque année l'impôt éta- M Lli sur les Lois , et il est facile de calculer qu'il ii est plus avantageux pour lui de faire des >j coupes tous les vingt ans , que de les attendre î> un à deux siècles. » Nous nous réservons la satisfaction de déve- lopper, dans un prochain article, autant qu'il sera possible à nos foibles lumières , le mé- rite éminent de cet ouvrage, digne d'im vé- ritable savant et sincère ami de la patrie qu'il honore. Un journal de Berlin contient , à la date dc Torgau , l'article suivant : ce Le bruit s'est répandu, il y a trois semaines, que daiis la petite ville de Stettiu , un jeune ber- ger guéiissoit, par l'influence du magnétisme, des maux invétéiés dont aucun médecin n'avoit pu délivrer les malades. Le bruit de ses cures s'étoit répandu si vite que plus de cinq cents per- sonnes soufflantes s'éioienl rendues à Stettin, JECROPÉEMS'ES. 2l3 cTb Leipsick, Dresde et Breslau, ainsi que de nos contrées, el parmi ces personnes il s'en irou- voii un grand nombre de riches qui s'e'loient mises en route dans leurs propres voitures. Comme il devenoit impossible de se loger a Stettin , et qu'un plus long séjour du berger dans une petite ville qui manque des moyens de police nécessaires pour surveiller une grande foule, faisoit craindre quelque désordre, il fut conduit sous l'escorte des gendarmes , à Torgau. C'est de là qu'on a envoyé à la régence royale de Mersebourg, un rapport sur cet événement, et jusqu'à ce qu'on eût reçu des ordres , il a été permis au berger de continuer les cures déjà commencées, mais toutefois sous la surveillance d'un médecin gradué et tenant protocole. La confiance que le berger s'est acquise se voit dans le seul fait qu'un négociant de Torgau l'a reçu dans sa maison, et donné toute sa fortune en caution qu'il n'arriveroit chez lui rien de con- traire à l'ordre. » S'il faut en croire les gazettes des Etats-Unis, il se prépare dans ce pays une merveille qui fera mourir l'Europe de jalousie. Un certain Joseph Duchanan, d'IIopkiusville, dans le KanlubaV; 21 4 ANNALES a découvert des proce'dës absolument nouveaux^ à l'aide desquels il tirera un parti jusqu'à pré- sent inimaginable de la vapeur de l'eau en ébul- lition : il l'appliquera également aux moyens de transport de terre et de mer. Une malle-poste, par exemple, se rendra en un jour de M^ashinglon , siège du gouverne- ment, jusque dans les provinces les plus reculées du Sud et du rSord de la confédération, c'est-à-dire à 260 ou 5oo lieues; chose plus étonnante en- core I les vaisseaux munis de l'appareil de M. Bu- clianan , voleront sur l'Océan avec une telle vitesse , qu'il ne demande aux négocians de Ncw-Yorck ou de Boston, qu'une semaine pour les conduire en Europe et les en ramener; ce qui constitue 3,goo lieues marines de traversée en huit jours, 3 j5 lieues par vingt-quatre heures, ou quinze lieues et demie par heure. Il est dit que lorsque l'inventeur aura prouvé tout ce qu'il sait faire sur la surface du globe, il apphquera sa découverte à l.i navigation aérienne. Il annonce d'avance que ce ne sera (ju'un jeu pour lui d'aller au spectacle de Paris, et de se retrouver le lendemain matin , d'assez bonne heure, en Amérique, pour prendre le thé avec sa femme et ses en fans. Sans partager l'excès de ce calcul^ on pense^ KUROrÉE^^ÎVES. 2j5 que la navigation est encore susceptible d'ac- C[uérir une grande progression dans sa marche; quant à la voie aérienne beaucoup moins con- nue, elle ne semble pi us demander qu'un second irait d'audace et de ge'nie, pour étonner le mondcj peut-être avant vingt ans. (Note du Rédacteur.) Un journal de Baltimore contient les de'tails suivans , d'un phénomène irès-rèmarquable, ils sont datés de Sparta, lo janvier : « IN'ous avons été témoins dernièrement d'un spectacle bien intéressant , près les salines de M. Denton , sur le bord de la rivière de Calf- Killer , à trois milles de ce village. Le bruit s'é- tant répandu que la rivière étoit en feu , nous nous rendîmes en hâte sur les lieux pour obser- ver cette merveille. Nous étions encore à deux milles des salines, lorsque l'horizon nous parut élincelant de lumière. En approchant de la ri- vière , nous vîmes une colonne de feu de près de quarante-deux pieds de hauteur, s'élevant au-dessus des eaux, dans une largeur de cin- quante toises environ , et éclairant tous les objets dans un rayon de ])lus de deux cents toises. M. Denton nous expliqua qu'en creusant, le jour précédent, pour obtenir de l'eau salée, on avoit frappé une veine de gaz sulfureux, qui s'étoit 2l6 ANNALES aussitôt échappé par cette issue, en montant au travers des eaux qu'il faisoit bouillir avec vio- lence. Une torche ayant été approchée de la surface , avoit enflammé le gaz , et la flamme qui sembloit venir du fond de la rivière, s'élevoit et s'étendoii comme nous venons de le décrire* La fumée oflfroit un mélange admirable dans ses couleurs nuancées, et répandoit sur les objets environnans de vives nuances de vert , de rouge, de jaune et de bleu, jj On écrit de Molinella, légation de Bologne, à la date du 6 février : « Ces jours passés, dans le voisinage du vil- lage d'Arenazzo , il est tombé du ciel un grand nombre d'aérolites , dont le plus gros pèse douze livres. Leur chute a été précédée par un bruit extraordinaire et accompagnée d'un peu de vent. Tous les habilans étoient plongés clans la plus grande frayeur. Le plus gros de ces aérolites a de suite été transporté au cabinet d'histoire natu- relle de Bologne. » Nous donnerons sous peu , un article sur les aérolites en général , phénomènes fort naturels^ qui pourra peut-être porter quelque jour sur des choses fort simples. (Note du Pœdacteur .y EUROPEEININES. 217 Economie publique. Depuis plusieurs auneos, des expériences en grand ont élé faites pour parvenir à la conser- vation des grains et farines pendant un temps déterminé. Tous les moyens, essayés jusqu'à présent, paroissoient n'avoir rempli qu'en partie les conditions exigées pour une parfaite conser- vation, sous les rapports d'économie, d'intégrité de la masse renfermée et surtout de la longueur du temps. Les silos ^ creusés dans les rochers ou simplement dans des terrains élevés et secs , ceux qu'on a faits dans des terrains moins favo- rables , et que l'on a revêtus en pierres de taille, en moellons, en Lriques, en ciment, en mastics de diverses sortes , ou seulement en paile, ont obtenu des succès; mais il paroît que ce n'a été , dans touies les expériences , que par le sacrifice d'une portion plus ou moins im- portante de grains renfermés , la moisissure de ce qui se trouve atteint par l'humidité formant une croûte qui supplée à l'insuffisance des ma- tériaux employés. M. le comte Dcjean, direcleur géiiéral des subsistances militaires, résolut, en 1819, de tenter des essais dont il espéroit un succès plus 2l8 ANNALES complet que ceux qui avoient suivi les procédés mis en usage juscju'alors. 11 oblinl du miaislère de la guerre l'autorisalion elles fonds nécessaires pour les expériences qu'il se pvoposoit de faire. Une indisposition grave ne lui permettant pas d'en publier lui-même le résultat , il a chargé de ce travail son aide-de-camp qui avoit dirigé, d'après ses instructions, toutes les opérations. Nous trouvons ce compte rendu dans le n''. 5i des Annales de l'industrie nationale et étrangère (mars 1824); son étendue ne nous permet pas cLe le transcrire en entier : nous allons en donner seulement un extrait. L'air atmosphérique contient en lui toutes les causes de la détéiioration des grains ; c'est donc au contact de cet agent qu'il faut les soustraire. La question se borne à cela ; mais on ne peut y parvenir d'une manière infaillible que par luie enveloppe rigoureusement imperméable , hermétique enfin , et les substances métalliques sont les seules qui remplissent ces conditions d'une façon satisfaisante sous tous les rapports. On a donc fait construire trois cuves ou réci- piens en plomb coulé sur pierre, de deux milli- mètres d'épaisseur. On leur a donné la forme cylindrique pour obtenir la plus grande capa- cité sous la moindre surface , et pour que la EUROrÉENlNES. 21() poussée uniforme cls grains s'opposât , par sa rëaclion réciproque, à la dcfoiinalion de ces cylindres. L es soudures ont été faites avec le plus grand soin. La hauteur, e'gale au diamètre, ctoit de deux mètres dix-sept centimètres , di- mension ne'cej^saire j)onr conienir envii'on deux mètres cuLes ou tp aîre-viiigis liecîoJities. Le tassement du grain augmenta celle capacité de trois ou quatre heelolilies. Ces cuves fuient placées dans des situations tout à-laic différentes, afin délivrer leur contenu à toutes les cLanct s d'altération, si elles ne pou- voicnt l'en préserver. L'une fut placée au premier étage devant une croisée exposée au Midi, et reçut, pendant quatre étés consécutifs , l'influence directe des rayons du soleil. L'autre fut établi e à l'air libre sous un hangar ouvert de tous côtés, qui rabriioil, sans la sous- traire aux influences de l'atmosphère, pendant le même espace de temps, dans lequel on compte deux hivers très-rigoureux et un extrêmement humide. La troisième fut construite dans une cave ,. sous les fours de la manutention dont l'activité n'est jamais interrompue, ce qui lui procure une chaleur humide telle, que le ihcrmomètrG 2 20 ANjN'ALES s'y lient constamment à 36 degrés de Réaumur^ qu'on ne peut y séjourner quelques inslans sans éprouver une suffocation insupportable , et que les madriers et autres bois, composant l'échafau- dage qui avoit servi à verser les grains, étoient dans un état de décomposition totale, avant la fin de quatre années. Une fois remplies, les couvercles furent soudés avec les mêmes soins que les parties composant les parois latérales. On avoit borné dés l'origine , à quatre an- nées , le lemps de l'expérience ; mais pour juger au moins par analogie de leur état , a diverses époques , on avoit déposé, auprès de chaque cuve , trois vases en plomb, de la capacité d'un liectolitre chacun, et rempli du même grain ; on les ouvrit d'année en année. Six autres vases pareils contenant, les trois premiers, des blés cha rançonnés , tirés des magasins de réserve de la ville de Paris , et les trois autres, des farines de différentes qualités , avoient été placés dans la cave. Toutes ces dispositions ont été faites au mois de novembre iSiQ. Au mois de novembre 1820, c'est-à-dire à la fin delà première année, on procédai l'ouver- ture d'un des trois petits vases placés auprès de- EUROrLEîN^iES* 22: chaque grande cuve, et dos six dont trois con- tenoient des ble's charançonne's et des farines. Le métal oxidé sur presque toute la sui face extérieure , olïVit à Tintcrieur un brillant nie'- tallique aussi parfait que s'il venoit d'être coule. Le grain du vase, placé au premier étage, n'avoit aucune odeur et n'avoit subi aucune espèce d'al- tération j celui du vase, placé au rez-de-chaussée, avoit seulement une légère odeur laiteuse attri- buée par les experts à la mauvaise qualité des blés de i8ig, et qui disparut après quelques heures d'exposition à l'air; celui de la cave donna les mêmes résultais. Les blés charançonnés furent trouvés abso- lument dans le même état qu'au moment de la clôture des vases. LFne grande partie des cbaran- Gons n'existoit plus , et tout porte à croire que ceux qui survécurent avoient été pour ainsi dire suspendus de toutes leurs fonctions (ce sont les termes du rapport ) pendant tout le temps que dura leur hermétique incarcération. Les farines présentèrent les résultais les plus satisfaisans. De la farine de seconde qualité et de la farine gruau furenl trouvées dans un élat de parfaite conservation. De la farine brute, prove- nant de blé de 1819, avoit une odeur analogue à celle trouvée aux blés de celte année, mais ne 222 ^ AJMNALES prësentoit aucun signe (i'alléralion. Elle s*ëtoit simplement agglomeiée à l'épaisseur de trois ou quatre doiLjts au fond du vase, sans avoir pris pour cela le moindre e'cliauffenient. Les experts attribuaient cet effol a ce qu'elle avoit été enferine'e im;iicdiateme..t à la sortie du moulin, ei déc^arjrei >t qu'elle se se roi i infailli- blement gâtée dans toute autre situation que celle de la clôture liermétique. Un fait accessoire dû au hasard mérite d'être remarqué. On trouva nu fond d'un des vases contenant des blés charançonnés, une houle de grains moisis, de la grosseur d'une pomme moyenne. On examina aileniivement l'enve- loppe méiallique et on trouva une ouverture du diamètre d'une grosse épingle. L'humidité avoit pénétré par là et gâté une petite portion de grain qui avoit ensuite en quelque sorte cica- trisé la plaie et arrêté les progrès du mal. A la fin de novembre 1821, trois nouveaux vases d'un hectolitre furCiA ouverts comme l'an- née précédente; la même chose eut li<^u fin de novembre 1822. Nous croyons pouvoir omettre les détails de ces deux expériences, les résultats ayant été à peu de chose près les mêmes que ceux observés à l'ouverture des piemiers vases en 1819, et nous passons de suite à l'ouverture EUROPÉENNES. 2 20 des grandes cuves qui eut lieu le 25 novembre 1825. On commença par enlever le couvercle de celle de la chambre au premier étage. Le blé n'avoit éprouvé aucun tassement remarquable; sa surface présentoit Faspecl d'un grain bien conservé. On éventra la cuve dans toute sa hau- teur, le grain se répandit sur le parquet de la pièce; partout il étoit sec^ coulant à la main, et sans aucune espèce d'altération. On passa à la cuve du hangard, sur laquelle on trouxa un peu d'eau provenant du toit. Le couvercle fut enlevé : le grain ne présenia au- cun tassement; mais on remarqua que la chute de quelque corps grave avoit fait au couvercle une ouverture de vingt-cinq millimètres, qu'une portion d'eau avoit pénétré dans l'intérieur, et qu'à cet endroit seulement, à la j^rofondeur d'un pouce, il y avoit une petite quantité de grains agglomérés. Cette remarque , précieuse à consigner, fut la seule qui mîtquchjue diffé- rence entre l'état de celte cuve et celui de la précédeute : le grain se irouvoit dans l'état de conservation le plus satisfaisant. On descendit à la cave, el là on remarqua, ainsi qu'on l'a déjà annoncé, que tous les bois qui avoient servi à l'échafaudage en i8ig. 224 ANNALES éloient dans un état complet de pourriture. Oïl enleva le couvercle avec soin; toute sa surface ëtoit en contact avec celJe du grain, et la pre- mière chose qu'on remarqua fut qu'une ligne de sa soudure ayant manque sur plusieurs points, il s'éioit forme' à chacun une agglomé- ration de grains, semhlable à celle observée sous le hangar, de la largeur et de l'épaisseur d'un pouce environ. Quant au grain delà cuve , il se trouvoit dans une situation pai ticulièrebien remarquable. La chaleur excessive du local, plus grande encore dans les couches supérieures et répercutée par la voûte sur le couvercle qui en étoit peu éloi- gné , avoit rendu la partie supérieure du grain plus sèche qu'au moment où on l'avoit enfermé, en avoit refoulé l'humidité vers la partie infé- rieure, en contenant la portion mitoyenne dans son état naturel. Cette particularité n'empêche pas que la totalité du grain ne fut jugée dans un état de conservation très -satisfaisant, et les nuan- ces de sécheresse et d'humidité , des diiTérentes couches , disparurent après qu'il eût été aéré pendant quelques heures. Aux époques où ces expertises eurent lieu , les poids et les volumes primitifs furent comparés à ceux que présenloient les grains ; on ne trouva EUtlOrÉENNES. 225 pas de différences , ou elles ëtoient si petites *ju*on ne jugea pas nécessaire d'en tenir compte. Telle est la masse de faits qui doivent faire conside'rer leprocëdéde M. Déjean, non-seule- ment comme préférable à ceux essayés jusqu'à présent , mais même comme le seul qu'on doive employer. On connoît toutes les précautions que l'on prend dans la construction des silos , pour le choix de l'emplacement, la nature des maté- riaux qu'on emploie, etc. On ne réussit que par la perte d'une portion plus ou moins t^rande du grain qu'on y dispose, à conserver le reste pen- dant un temps dont on ne peut fixer la durée , sans s'avancer beaucoup. Il nous reste à donner quelques notions sur le choix des localités convenables pour l'établisse- ment des cuves métalliques, sur les matériaux à employer, et enfin sur la dépense qu'elles exigent. Pour les emplacemens à choisir , on a vu qu'il n'existe aucune difficulté ; celui qu'on auroit jugé le moins convenable a été essayé sans incon- vénient. On ne doit cependant employer les caves que lorsqu^on ne pourra faire autrement, les manœuvres du chargement et du décharge- ment étant presque toujours difficiles dans ces localités. Il faut aussi éviter de se mettre à un étage quelconque : la masse des grains et de leur 2. l5 2 26 ANNALES enveloppe forceroit à étançonner les planchers, et c'est une dépense qu'il est bon d'éviter. On doit donc préférer le rez-de-chaussée , et choi- sir les pièces qui approchent le plus de l'état çu- hique, afin d'avoir la plus grande capacilié pos- sible, eu égard à la surface. Les rez-de-chaussées ^présentent d'ailleurs la facihté d'établir une ou plusieurs trémies au plancher supérieur, de disposer de l'emplacement de la sortie de dé- charge ; ils permettent une surveillance de tous les instans , etc. Quant au revêtement intérieur, il oig c g,Viçufie jiutre condition de rigueur^ que celle usitée pour les vases destinés à contenir des li- quides. On doitlaisserà l'expérience des ouvriers, à leur intelliiienee et à celle des personnes qui les emploieront, le soiii de résoudre les petites difficultés qui pouiTont se présenter. Cette tache ne sera pas ditjjiçi\e. Le choix du rnétal fi mettre en œuvre , ï^'est pas inditfére^'t : trop mince, il ne présenteroit pas les gar.aaties suffi^aiifes f. ifqj^ épais, il ocçasioa- neroit un surcroît de dépei:i§es. Le piomj:) de Jjonne étoffe , coulé, sur pierre à l'épaisseur de deux milliiijètres , est le plus con- venable; il est plus uni et plus dur que celui coulé sur saljdA» Quant au plomb laminé , il EUUOPEf-ÎNWliS. 227 existe toujours à la fonte , des soufflures qu'on peut voir el corriger dans le plomb coule , mai^ qui ne s'aperçoivent pUis dans le plomb lamine; les lèvres de ces soufflures sont superposées sans être soudées, et l'imperméabilité n'existe plus. La dépense est facile a déterminer , les don- nées n'étant pas sujettes à variation. Le plomb sur pierre, à vingt-deux millimètres, pèse vingt- deux à vingt -sept kilogrammes au mètre carré ; on peut prendre pour terme moyen vingt-cinq. Le prix est de 90 centimes le kilo- gramme. La mise en œuvre, les soudures, et les dé- penses accessoires peuvent monter du cinquième au quart du prix du métal brut; nous le porte- rons au tiers. • Le kilogramme de métal ouvragé sera donc du prix de 1 fr. 20 cent. , et on ne doit pas perdre de iVue qu'il conserve une valeur inirinsèque de 76 cent, au kilogramme, c'est-à-dire de 62 p. 7o de la dépense lotaie. L'évaluationse }^Qr\iedonc à une simple toise. On conçoit facilement que la dépense propor- tionnelle diminue à mesure qu'on opère sur des quantités plus grandes. Un lableau joijit au mé- moire que nous analysons, porte à 18 fr. par hectolitre, soit 180 fr. , celle d'un vase, d'un i5. 228 AISNALES" mètre cube, contenant dix hectolitres de grains , et sur cette dépense on retrouveroit une valeur de 112 fr. 5o cent. Un vase de douze mètres cubes, qui conliendroit dix-sept mille deux cent quatre-vingts hectolitres, ne coûteroit que 20,920 fr.^ ce qui ne donne que 1 fr. 5o cent. par hectolitre, et le plomb auroit une valeur de 16,200 fr. Dans un rapport fait à la Société d'encourage- ment pour l'industrie nationale , au mois d'aoxlt dernier, et publié dans le bulletin de septembre, le rapporteur , en rendant compte des silos cons- truits à l'hôpital Saint - Louis , qu'il indique comme préférables à tous les atftres, à cause de la nature des matériaux employés, passe en revue les moyens proposés jusqu'à présent pour la con- servation des grains. Il fait sentir les inconvé- nicns de chacun , et dit , en parlant des expé- riences faites à la manutention des vivres , que Touverlure des vases a prouvé , comme on devoit s'v attendre, que le blé olfriroit une bonne con- servation, mais que cette méthode, très-dispen- dieuse , et qui ne pouvoit par conséquent être adoptée ni par les propriétaires ni par le com- merce, ne pouvoit être proposée comme un moyen d'application générale. L'erreur est grave, et c'est précisément le con- EUROPÉENNES. 2 20 traire qu*il falloit dire. Qui a pu donner lieu à celte erreur? Sans doute le rapporteur a jugé que l'intention de l'auteur du proce'dë étoit de pro^ poser la conservation des grains et farines dans des vases de petit échantillon, et, dans ce cas seulement, son opinion est fondée; mais il a prononcé sans prendre la peine de demander des détails qu'on se seroit empressé de lui donner. Il s'est trompé , et son rapport peut induire le pu- blie en erreur. Le procédé de M. le comte Déjean , est re- connu sans contestation , supérieur aux silos les mieux faits, sauf pour ce qui regarde la dé- pense ; il n'est donc pas inutile de comparer les deux procédés sous ce rapport. Les deux fosses , faites à l'hôpital Saint-Louis , ont coûté 4?7ii francs. Elles contcnoient deux cent soixante hectolitres , ce qui fait , par hec- tolitre, 18 francs lO centimes. On annonce, sans le prouver, et nous admettons cependant qu'en réduisant les deux fosses en une , un proprié- taire peut la faire construire pour 2,5oo francs, ce qui réduit la dépense, par hectolitre, à 9 francs 60 centimes. La construction d'un silo métallique, conte- nant trois mètres cubes ou deux cent soixante-dix 250 * AKNALES hectolitres, revient à 1,620 francs (1), ce qui fait, par hectolitre, 6 francs. L'une des fosses en terré , construites à Saint- Ouen , par M. Ternaux , qui contenoit cent quatre-vingt-douze hectolitres , et qu'on peut considérer comme le nioyen le plus économique, a coûté 1,227 fi'âïics , ce qui fait , par hectolitre, 6 francs ^o centimes. Enfin, le rapport annonce qu'une soumission a été présentée au ministre de l'intérieur, par un entrepreneur qui se chargeoit de construire , à l'hôpital Saint-Louis , avec les matériaux con- venables , une fosse contenant six cent soixxinte- dix hectolitres pour la somme de 5,46^ franco 23 cent. , ce qui fait, par hectolitre, 5 francs 17 centimes. La dépense parle procédé de M. Déjean , pour une quantité à peu près semblable (six cent quarante licclolitres), n'est que de 2^880 fr., et par hectolitre /\. francs 5o centimes. Les avantages sont donc pour le procédé de M. le comte Déjean : 1**. La certitude d'une conservation parfaite et INTÉGRALE ; (1) Y compris la valeur du plomb, dont on ne devroil peut- être compter que les intérêts. EUUOPÉE^Nns. 20 1* 2"*. La durée non limitée de celte conserva- tion ; 3". La différence dans la dépense de 5 francs 17 centimes à 4 francs 5o centimes par hecto- litre; l\°. Enfin, la faculté de recouvrer, quand on juge convenable de mettre en consommation les grains ou farines , 62 p. 100 des frais d'état, blissement. Nous ne transcrirons pas tout ce que dit Tau- teur sur l'utilité du procédé que nous venons de faire connoître ; il n'est personne qui n'aper- çoive d'abord tous les avantages qu'on peut en retirer; mais notis citerons le vœu par lequel il termine cet intéressant résumé : « Puisse cette heureuse des plus simples lois » de la nature et d'une saine physique , unique- » ment inspirée par l'amour désintéressé du >j bien public , ne pas éprouver le sort des inven- » tions nouvelles qui , malgré leur mérite in- M contestable et reconnu , ne parviennent qu'a- » vec une lenteur désespérante a vaincre lesobs^ » tacles que présente à l'envi ou la malveillance w ou la routine ; et puisse, par conséquent, la » société en retirer, dans le plus bref délai pos- " sible, tous les avantages qui lui sont infailli- 252 , ANNALES » tîement promis î « T^olr ce que nous avons déjà dit sur cet important sujet , tome III , page 478 de ces Annales, Le, Matelot y le Tigre et T Alligator (Crocodile.) Un journal des Etats-Unis contient l'anecdote suivante, rapportée parle capitaine d'un navire de Guinée : L'Océan étoit calme ; la chaleur , qui éloit insupportable , nous donnoit le désir de nous baigner dans les eaux du Congo ; mais la crainte des requins nous arrétoit. Enfin , Campbell , qui s'étoit un peu enivré, voulut , malgré toutes nos représentations , se jeter à l'eau. A peine étoit-il à quelque distance du navire , que nous aperçûmes un alligator qui se dirigeoit vers lui , et qui venoit de derrière un rocher peu éloigné de la côte. La mort de Campbell me paroissoit inévitable ; cl ne sachant que faire y je m'adressai à Johnson , qui , aussi convaincu que moi de l'impossibilité de le sauver, prit une carabine pour le tuer avant qu'il fût saisi par le monstre. Comme je ne voulus pas consentir à cette ac- tion , nous attendîmes avec horreur l'événement tragique que nous prévoyions. EUROPÉENNES. 233 En même temps , je fis mettre le canot à la mer , et nous tirâmes deux coups de fusil sur l'alligator -, mais inutilement , les Lalles glissant sur SCS écailles comme la grêle sur les tuiles. Cependant le bruit des deux coups de fusil , et celui des nègres qui e'toient à Lord du bâtiment firent connoître à Campbell le danger qui le menaçoit : il vit le monstre qui se dirigeoit vers lui , ce qui l'engagea à se jeter tout de suite sur la côte. Etant arrivé à peu de distance de quel- ques cannes et arbrisseaux qui bordoient le ri- vage , toujours poursuivi de près par l'alligator, un tigre s'élance sur lui au moment où le monstre amphibie ouvroit la mâchoire pour le dévorer. C'est cette circonstance même qui sauva Camp- bell : le tigre ayant fait un bond trop élevé, sauta par-dessus lui , et tomba sur l'alligator. Il en résulta un combat entre ces deux monstres; la mer fut bientôt teinte du sang du tigre , qui faisoit d'inutiles efForis pour déchirer les écailles de l'alligator ; ce dernier le tenant sous l'eau , il lui donna bientôt la mort. Tous deux dispa- rurent , et nous ne vîmes plus le monstre marin. Le canot alla chercher Campbell, qui ne proféra pas une seule parole tan t qu'il fut à bord , quoique le danger qu'il venoit de courir lui eût rendu toute sa raison ; mais aussitôt qu'il fut arrivé sur 234 ANNALES le poutclu navire, il se jeta à genoux, et remercia Dieu de lui avoir sauvé la vie. Depuis ce jour, il ne s'est jamais enivré. DU TABAC. Il y a deux siècles et demi , le tabac éloit encore inconnu à ces Européens qui se font un besoin si bizarre de se garnir les narines de sa poussière irritante , d'aspirer la funiéc narco- tique de ses feuilles desséchées , ou de les m^- clier malgré leur amertume iîaiiséabonde. Cette plante , qui croît spontanément au Mexique , et qui porte le nom de pctun , fut découverte par les Espagnols aux enviroiis de Tabago , ce qui la ïild.^^e\ei tabac * Cependant , avantd'étre portée en Espagne, elle fut introduite, en i55o, en Portugal, par Fernand-Lopez-de-Castanedà, savant naturaliste portugais. M. Nicod , am- bassadeur de François II à la cour de Madrid, l'apporta en France en i56i , et en fit présent à Catherine de Médicis , qui la prit en belle passion : bientôt la science s'en empara , et lui donna le nom de nicotiane; elle passa ensuite en Italie par les soins du cardinal de Sainte- EUUOPÉElyNES. 235 Croix, nonce en Portugal, et de Nicolas Ter- nabon , le'gat en France; el chacun de ces deux pre'lals prétendit la baptiser de son nom ; enfin, après un voyage en Virginie, le fameux navigateur Drack la transplanta en Angleterre. Les médecins d'alors , comme ceux de nos jours, soumettoient l'art qu'ils professoient h. l'empire de la mode, qui régit tout en France, et de plus ils éioient courtisans. Or , dans la louable intention de flatter Catherine , ils dé- corèrent la nicotiane qu'elle protégeoit , des épithètes pompeuses à' herbe de la reine, à' herbe sainte ^ à'herbe sacrée , lui attribuèrent des guérisons miraculeuses , n'hésitèrent pas, dans leur jargon pharmaceutique , à la présenter comme la panacée unii^erselle j enfin enthou- siasmés, ils s'écrièrent avec Sganarelle du Festin de Pierre : Et qui vit sans tabac n'est pas digne de vivre. Bientôt la curiosité , les besoins nouveaux*, firent cultiver cette plante dans toute l'Europe ; mais bientôt aussi de vives disputes s'élevèi^eht sur ses qualités bonnes ou mauvaises, et là guerre qu'elle occasionna , la mit tellement ërl vogue , que sa culture est devenue , dahs les 256 ANNALES deux mondes, une des plus fortes branches du commerce. ^ L'auteur du petit ouvrage sur le labac , est loin d'être partisan de cette plante ; il en com- bat , au contraire, de toute l'abondance de son encre , les défenseurs. Son éloquente indigna- tion ne le porte point à conclure , contre ceux qui font usage de ce végétal , aussi sévèrement que le sultan Amurat IV, le czar Michel Fc- derowich et le shah de Perse, qui leur faisoient couper le nez; mais il leur déclare qu'ils doi- vent être partout repoussés, comme ayant re- noncé à la propreté, au bon goût, à la santé, et, ce qui paroîtra plus fort, qu'ils se sont ravalés de la dignité de V homme y jusqu'à la dégrada- tion des peuples les plus abrutis et les plus ac- coutumés aux chaînes de Vescla\^age, Voilà de terribles conclusions à propos de tabac î Nous doutons pourtant qu'elles aient le pouvoir de convertir les priseurs , les fumeurs et les chi- queurs qu'elles menacent. Ayant cultivé avec le plus entier succès à Ver- ga ville (Meurthe), le grand et le petit Virginie, même le tabac d'Espagne , et particulièrement le tabac du Brésil, appelé par la forme de ses feuilles, langue de bœuf, je crois dans l'intérêt EUROt»CE_NNES. 25? public, devoir parler de ce dernier, qui paroît élre trop ne'gligé en France. Le tabac du Bre'sil , dont les feuilles minces et longues ont moins de parenchyme que celles des autres espèces, n'entre point dans la fabri- cation de ceux qu'on réduit en poudre; ses pieds, n'étant par conséquent pas effeuillés, don- nent des feuilles d'un beau jaune , chargé d'un parfum doux et agréable. Le tabac à fumer qui se confectionne en France, se compose en général, de petites feuil- les qu'on appelle regain , qui poussent vers l'ar- rière saison , après la récolte faite des grandes feuilles destinées au tabac à priser; ces petites feuilles, qui sont le dernier produit d'une sève épuisée , ne peuvent plus acquérir ni la matu- rité, ni cette résine odorante qui leur convien- droit, et tout l'art de la fabrication ne peut leur donner ce bouquet que le tabac du Brésil offre naturellement. C'est cette même espèce de tabac qui est cul- tivée dans tout l'Orient , dans la Valachie , la Hongrie et la Moldavie, pour le fumeur. Sa cul- ture étant la plus facile de ces quatre espèces, il seroit fort à désirer qu'elle fût encouragée en France; elle pourroit non-seulement nous af- franchir du tribut que nous payons aux pays 2 38 A]>f]NA.LES étrangers, pour le meilleur labac à fumer, mais former encore une riche branche de revenu. On peut dire que les feuilles du Brésil , sans âcreté , d'un parfum qui flatte l'odorat , sont à celles très-communes qu'on vend pour le fumer dans le cornmerce , ce que le café moka est à la chicorée réduite en poudre et dont la culture s'est beaucoup trop répandue HYDROFUGE. Un moyen de garantir de l'humidiié les ap- partemens, les maisons, les constructions de toute espèce, et même les objets mobiliers, est un service d'une si grande importance, que nous nous sommes empressés d'annoncer la décou- verte de la compagnie Prosper , pour parvenir à ce but si uiile à la santé , au commerce , aux arts et à l'économie domestique. Différentes armoires , pratiquées dans des murs en diiférens endroits , et où l'humidité gâtoit tout ce qu'elles renfermoient , ont été hydrofugée^ en notre présence^ par le procédé dont il s'agit ; depuis un an , ces mêmes armoires sont d'une sécheresse parfaite , tout s'y conserve intact. Un cailon, gdiduit crhydrof ugc , ëtoit, nous disoit-oii , rempli d'eau depuis longues années; il est reste' depuis un an sous nos yeux , tou- jours plein d'eau , et les parois à l'extérieur ont constamment conserve la dureté du carton le plus sec. Bien plus, on vient de vider le vase pour un instant ; on l'a hien essuyé , en dedans , et les paroiSse sont trouve's aussi fermes à l'in- térieur qu'à l'extérieur. On avoit, à la même époque y enduit de la même matière, devant nous, une statue de plâtre, celle qui fut exposée avi Louvre; elle est demeurée à un rez-de-chaussée ouvert , sans qu'elle ait éprouvé le moindre effet de l'bumi- dité. Des morceaux de bois plongés dans l'eau depuis le commencement de l'exposition pu- blique de 18^3 , ayant été récemment retirés de l'eau et sciés , ont niontré , dans leur cou- pure, la sécberesse la plus complète. Il faut en convenir, quelques personnes ont voulu se servir de la matière bydrofuge , et n'ont pas réussi ; mais la compagnie Prosper, appelée à en reconnoître la cause, a su que les- ouvriers, par négligence ou par ignorance, u'a- voienl pas suivi exactement la métliode indiquée; surtout ils n'avoient pas eu la précaution, abso- lument nécessaire, de laver préalablement les 240 AN?fALES objets à hydrofuger avec de TeSèence de théré- bentine bien cbaude. C'est pourquoi la compagnie déclare, qu'elle n'assure le succès que quand on a bien procédé comme son instruction le prescrit; et elle ne prend à ses risques personnels que les opérations d'bydrofuge faites par ses ouvriers. L'hydrofuge est susceptible de s'appliquer a tous les besoins, et dans toutes les circonstances où l'on redoute l'bumidité ou le contact de l'eau provenant des pluies ou de toute autre cause. Ainsi , dans les maisons , les appartemens , les caves , les magasins , et dans toutes sortes de constructions , on peut se mettre à l'abri des fàcbeux effets de l'bumidité, lesbabiter en toute sécurité, sans craindre pour la santé, même quand les plâtres sont fraîcbement faits; il suffit de peindre à l'hydrofuge les murs , les cloisons, les plafonds, les parquets, les carreaux. Cette matière peut prendre la couleur que l'on de- sire , et même on peut la recouvrir de telle autre peinture que l'on veut. Appliquée sur les parquets et les carreaux , elle est infiniment préférable à la couleur qu'on y met habituelle- ment à l'huile. Elle dure à perpétuité. Les bois des planchers et des combles sont pour toujours conservés par cet enduit. EUROPÉENNES. 24^ En Ladigeoiinant les murs, les pans de bois à l'extérieur avec l'hydrofiige , on les met aussi pour toujours hors d'élat de se gâter, parce que cette matière forme une sorte de croûte sur la- quelle ni Tair ni la poussière n'ont la moindre piise. Celte sorte de badigeon dure autant que le corps du mur, dont il maintient le cre'pis , sans qu'il soit jamais besoin de le recommencer; opération appelée ravalement en termes de l'art, et qui est très-dispendieuse. A l'égard des meubles précieux, comme les tableaux , les gravures, les glaces , que l'humi- dité endommage si souvent , on les sauve de ce danger, en hydrofugeant le fond en bois ou en carton sur lequel ces objets sont appuyés dans leurs cadres. Les f^ntures en tapisserie , en étoffe ou en papier , sont garanties des ménies accidens par l'application de l'hydrofuge sur les murs qu'elles recouvrent. Les marchandises et tous les objets que l'hu- midité peut gâter dans le transport par mer ou par terre , n'en craignent pas les atteintes, si on les renferme dans des caisses ou boîtes en bois, et même en carton , préparées à l'hydrofuge. La poudre à tirer, par exemple, si suscep- tible de se détériorer seuiement par l'humidité qui pénètre les barils qui la contiennent, ne peut 2 16 242 ANISALES jamais s'en ressentir , si les barils sont enduits d'hydrofuge. Les caisses à oranger, et à toutes plantes qui, dans nos climats, ne viennent point en pleine terre, ont trop souvent besoin d'être renouvele'es , parce que la terre qu'elles con- tiennent les pourrit promptement. Qu'elles soient enduites en dedans et en dehors avec la matière dont nous parlons, elles dureront éter- nellement. Combien les navires _, les bateaux seroient mieux à l'abri des ravages de l'eau avec riiydrofiige qu'avec le goudron, et mcmequ'avec les doublures en cuivre , qui s'oxidenl si facile- ment à la mer î Ceux qui critiquent le plus l'usage des silos pour la conservation des grains , maigre la re'us- site des expériences faites en Angleterre et en France, n'ont qu'une seule objection sérieuse : c'est la difficulté de les pratiquer dans toutes les espèces de terrains, et la nécessité de faire trop de dépenses en maçonnerie , soit pour pré- venir l'éboulement des terres , soit pour empê- cher les filtrations. Qu'on revêtisse l'intérieur des silos avec des planches bien jointes et for- mant caisses, avec couvercle; que ces planches soient hydrofugées soigneusement , jamais le grain dans des silos ne sera atteint de la moindre humidité, quelque long-temps qu'il y séjourne. EUROPÉENNES. 2/4 3 Certes , cet appareil bien simple , praticable par- tout, et qui dureroit un grand nombre d'an- nées , ne seroit pas, à beaucoup près , aussi dis- pendieux c[ue de la maçonnerie , qui toujours se de'tériore avec le temps. On doit en dire autant des puits , qui , au- dessus du lit de pierre où ils sont creuses , ont besoin de murs très-coûteux à construire, pour former un conduit libre aux seaux qu'on y des- cend, ou à la pompe qu'on y établit. Garnissez l'intérieur de l'excavation avec des planches hydrofugées , opération peu dispendieuse , et vous aurez un puits aussi solide et plus durable que s'il éloit en maçonnerie. t Il y a des pays vignobles où on dépose les vins dans des citernes; est-ce faute de se pro- curer facilement des futailles ? est-ce parce que ce procédé, disent ceux qui l'emploient, est plus favorable à la conservation do ce précieux pro- duit? Nous aurons occasion plus tard d'exami- ner celte question. Il n^en est pas moins certain que le liquide , versé dans ces sortes de fosses^ diminue considérablement par l'absorption qu'o- pèrent les matières dont elles sont construites. Si on les double avec desbois hydrofugés, comme nous venons de le dire pour les silos , le vin s'y conservera parfaitement sans éprouver de dé- 16. 244 ANNALES chet ; renduit hydrofuge ne lui communiquera aucun goût. Les ornemens de luxe en architecture , soit à rintërieur, èoil à Textérieur , et ceux des parcs et jardins, quelle que soit la matière de ces ob- jets, seront conserves à perpétuité, s'ils sont recouverts par l'enduit hydrofuge. Ce n'est pas seulement sous forme de peinture que s'emploie la matière hydiofuge; on en fait un mastic excellent pour les terrasses, les bas- sins et toutes les constructions destinées à con- tenir l'eau. Il se gi'ippe aux pierres si fortement, qu'il les joint d'une manière indestructible; il prend également sur le fer, qu'il préserve à jamais de la rouille. On connoît le mastic de Dill et le bitume naturel de Taylor ; mais on sait que leur durée n'est pas longue ; celle de la matière hydrofuge n'a pas de fin. La certitude qu'en a donnée l'ex- périence à la compagnie Prosper , est le motif poui lequel elle s'engage à garantir les ouvrages qu'elle fait exécuter. La découverte de M. Prosper, à cause de son utilité générale, est une des plus importantes; aussi commence-t-elle à se répandre, non-seule- ment dans la capitale ; mais dans les départe- EUROPÉENNES. 243 mens où il se fait des envois de la matière hydro- fuge avec l'instruction pour s'en servir. Il faut adresser lès demandes , franches de port, au de'pôt général , place des Victoires, n. 5 , a Paris. La livre de matière hydrofuge peut enduire une toise carrée de trente-six pieds de surface. Elle coûte 2 francs 5o centimes ; lorsque la com-^ pagnie se charge de l'exécution , avec garantie du succès , la toise carrée revient à 5 francs. ■" ■ ■ ' ■ ' . ^ NOTICE SUR LA GERMANIE DE TACITE, TRADUCTION ROTJVELtiE ; PAR M. C. L. F. PANKOUKE (i). Nous avons pensé que nos lecteurs liroient avec intérêt la notice suivante , sur un ouvrage (i) Un volume in-8°. sur papier fin d'Annouay , accom- pagné d'un Allas in-4''. renfermant douze planches gravées au burin parles pluN habiles artistes. Prix : i8 francs. Le même sur papier de Chine. Prix : 36 francs. A Paris , chez l'auteur , rue des Poitevins , n. i^. Nota. Le volume , sans l'Atlas , n'est que du prix de 7 francs. ^46 Als-NALES qui fait en ce moment une vive sensation dans le monde littéraire. L'histoire d'un peuple qui dut sa liberté à ses forets et fit plus d'une fois trembler Rome, ne peut être étrangère à l'es- prit des Annales Européennes, M. Pankouke a traité son sujet d'une manière aussi neuve que brillante, tant dans sa traduction que dans son nouveau commentaire. Il y rappelle l'origine des rois, des ducs, des comtes. Reges ex no- bilitate sumunt. Voici, dit M. Pankouke, le principe de la Légitimité reconnu par Tacite même et retrouvé au fond des forets de la Ger- manie. Les ingénieux rapprochemens qu'il fait des mœurs des Germains, avec celles de la nation française à laquelle les Germains ont apporté leurs usages et leurs coutumes, sont du plus puissant intérêt. Mais avant de citer l'ouvrage de M. Pankouke, nous avons pensé que le lec- teur verroit avec plaisir le jugement que porta le plus grand historien du xviii* siècle sur Ta- cite, sur son ouvrage et sur les Germains en particulier. Dans l'avant-propos de son essai sur les mœurs et l'esprit des nations, voici comment Voltaire s'exprime à l'égard des Germains et de leur his- torien : « Les Germains avoient à peu près les mémci^ EUROPÉENNES. %l\J mœurs que les Gaulois, sacrifioient comme eux des victimes humaines, décidolent comme eux leurs petits diffc'rens particuliers par le duel et avoient seulement plus de grossièreté et moins d'industrie. Ge'sar dans. ses Mémoires nous ap- prend que leurs magiciennes régloienl toujours parmi eux le jour du combat; il nous dit que quand un de leurs rois, Ariovisle, amena cent mille de ses Germains errans pour piller les Gaules, lui qui vouloit les asservir et non pas les piller, ayant envoyé deux officiers romains pour entrer en conférence avec ce barbare , Ariovisle les fit charg^er de chaînes; que les deux officiers furent destinés à être sacrifiés aux dieux des Germains, et qu'ils alloient l'être lorsqu'ils les délivra par sa victoire. Les familles de tous ces barbares avoient en Germ.anie, pour uniques retraites, des cabanes où, d'un coté le père , la mère , les so&urs, les frères, les enfans couchoient nus sur la paille; et de l'autre côté éloient leurs animaux domes- tiques. Ge sont là pourtant ces nVémes peuples que nous verrons bientôt maîtres de Rome. Ta- . cite loue les mœurs des Germains; mais comme Horace chantoit celle des barbares nonmiés Gèles; l'un et l'autre ignoroienl ce qu'ils louoieni, el vouloient seulement faire la satire. j48 aïs n a les de Rome. Le même Tacite , au milieu de ses élo- ges, avoue que tout le monde savoitque les Ger- mains aimoient mieux vivre de rapines que de cultiver la terre; et qu'après avoir pillé leurs voisins, ils rétournoient chez eux manger et dor- mir. C'est la vie des voleurs de grands chemins d'aujourd'hui et des coupeurs de hourse, que nous punissons de la roue et de la corde; et voilà ce que Tacite a le front de louer, pour rendre la cour des empereurs romains méprisable, par, le contraste de la vertu germanique î il appar- tient à un esprit juste de regarder Tacite comme un satirique ingénieux , aussi profond dans ses idées que concis dans ses expressions, qui a fait la critique plutôt que l'histoire de son pays et qui eût mérité Tadmiration du nôtre, s'il avoit été impartial. » Certes ce portrait n'est pas flatté, et quoique M. Pankouke en leconnoibse les principaux traits , il sait en adoucir la rudesse par une étude approfondie des mœurs des Germains, qu'il em- ploie judicieusement à relever leurs vertus et leurs qualités. Voici comment il s'exprime, à ce sujet, dans son introduction, morceau pré- cieux, plein de sagesse, de grâces et d'érudition : « Tacite, en écrivant cet ouvrage sur les Ger- EUROPÉENNES. ^49 mains, et en traç.mt les mœurs de ces peuples, avoit les yeux sur les Romains, dont il a fait connoître l'histoire au temps où il existoit : pei- gnant avec vérité ces nations encore sauvages et dans l'enfance, et sans vouloir les placer au-des- sus des peuples polis parla civilisation, il re- proche indirectement aux Romains leur disso- lution et leur ouhli des usages antiques; il ne loue point cependant ces harhares avec complai- sance; il ce'lèhre leurs défaites et se réjouit de leurs discordes : mais Tacite aimant sa patrie comme les premiers Romains l'avoient aimée , y vouloit rappeler les vertus qui fondèrent sa jouissance et la ramener à la sévérité de ses pre- mières coutumes. Ainsi, en même temps que cet ouvrage sur les Germains est la satire de la dissolution des mœurs romaines, il est un éloge des mœurs austères et pures qui étahlirent la grandeur de la république, tandis que leur dé- pravation amena successivement sa décadence, dont Tacite indique déjà la plupart des causes; ainsi la pensée se reporte au moment même de. cette grande catastrophe, et une lecture réflé- chie de cet écrit, peut faireemhrasser pour ainsi dire, à la fois, ces trois grandes époques dcl'his- toire de la république romaine. Les peuples germains dans leurs émigrations 200 ANNALES et par leurs établissemeiis que précédèrent tam de ravages, apporlèreni à la Gaule, à l'Italie et à l'Espagne, des usages (]ue les siècles n'ont pas en- core effacés, et ont imprimé à leurs lois et à leurs gouverneraens un caractère qui subsiste même encore aujourd'hui, plus ou moins fidèlement conservé et que l'on connoît presqu'en entier dans les commencemens de la monarchie fran- çaise. Ceux de ces peuples qui restèrent dans leur patrie y ont maintenant leurs coutumes que l'on y retrouve encore plus ou moins altérées; leurs mœurs présentent aussi quelques rappro- chemens avec celles des différentes nations sau- vages de l'Asie, de l'Afrique et de l'Amérique. J'ai eu pour but, dans cet ouvrage, de ré- tablir quelques-uns de ces rapprochemens et de marquer en même temps , ce que Tacite s'est proposé de blâmer dans le siècle où il écrivoit, et de louer dans les premiers temps de la répu- blique. C'est ainsi que sera confirmé le juge- ment prononcé sur cet ouvrage de Tacite par l'illustre Montesquieu , jugement que j'ai jjris pour épigraphe et qui m'a conduit à la plupart de ces recherches. Il seroit inutile de faire l'éloge de ce chef- d'œuvre ; Tantiquité n'en a produit nul autre EUROPÉENî(ES. 201 de ce genre , et il n'en a point paru dans les temps modernes qui lui soit comparable; aucun autre ouvrage des anciens n'a été écrit dans ce style; c'est le style de Tacite, mais avec une nuance particulière toujours soutenue, e'crivant en prose ; Tacite y est beaucoup plus concis que Perse dans ses satires, quoique Perse ait passé jusqu'à ce jour pour le plus concis de tous les écrivains. Son style n'a aucune dureté ; il est toujours serré, toujours rapide , sans jamais être brusqué ; il y règne même quelquefois un aban- don , une simplicité qui étonne et charme l'es- prit, mais avec quelle sensibilité Tacite parle d'une patrie, avec quelle candeur de la vertu î... Sans contredit , cet ouvrage est satirique , mais la satire y est toujours indirecte , pas une seule apostrophe ; ce ne sont point les trans- ports de Juvénal , ni les plaintes de Perse, ni les honteuses peintures de Pétrone ; et l'on recon- noit ici cette sagesse qui brille dans tous les écrits de Tacite. Cet ouvrage si court, dut étonner les Romains; ils y trouvèrent l'histoire concise et exacte d'une foule de hordes barbares , qui , chaque jour , menaçoient, pressoient , assiégeoient les vastes frontières de leur empire ; ils y trouvè- rent aussi la satire de leurs déréijjlemens ; à 252 _ ANNALES chaque phrase le reproche ressort , pour ainsi dire, et le moraliste paroît sans cesse à côté de l'historien. Déjà la vieillesse n'éloit plus honorée à Rome ; le mariage n'étoit plus qu'un vain nœud; les droits sacrés de la paternité étoient méconnus ; une femme avoit osé prendre un dixième mari ; on y ricit des vices et cela s'ap- peloit vivre suivant le siècle j on faisoit des tes- tamensj on déshéritoit ses proches; les excès de la table éloient portés au dernier degrés, les des- cendans des plus illustres familles paroissoient sur le théâtre ; aux exercices du cirque succé- dèrent des jeux pleins de molesse et de licence ; des affranchis occupoient les places les plus éminentes; les règles de l'ancienne discipline étoient méprisées ; les Romains étoient sans cesse battus, et l'on faisoit sans cesse des représenta- lions de faux triomphes. Domitien , toujours battu en Germanie , prenoit le titre pompeux de germanique , et ces fleuves où les Romains s'étoient avancés autrefois en repoussant les barbares, ne sembloient plus que des objets de conversation et d'ancien souvenir ; les maxi- mes d'Etat étoient mises en oubli, et non-seu- lement Rome avoit un maître absolu, mais une femme, soit s'asseoir sur le trône à côté de l'em- perour, et faisoit porter les aigles devant elle; EUROPÉENNES. 253 enfin les parentes les plusdc'pravées des Césars, etoienl mises au raiig des déesses. Je viens d'in- diquer en peu de mois, lous les vices qui peu- vent entraîner la ruine d'un Etat : telle est , en résumé, la juste satire de Tacite; mais elle est présentée avec tant d'art dans cet écrit, elle y est si bien voilée , que la censure impériale la plus facile à émouvoir auroit eu peine à la saisir. César et Tacite ont été les panégyristes des Germains, et le caractère de cette nation , tels qu'ils nous l'ont dépeint, s'est conservé jus- qu'à nos jours. Cependant les progrès de la ci- vilisation ont du nécessairement l'altérer. Du temps de César et de Tacite, les mœurs des ha- Litans des bords du Rhin s'adoucissoient déjà. La religion chrétienne et l'influence du clergé de Rome , effacèrent quelques-uns de ses traits marquans et les remplacèrent par d'autres. Les cours des princes , le commerce des villes , ont aussi modifié en certaines parties, les habitudes de la nation ; mais à travers toutes ces additions étrangères , on reconnoît toujours le fond du caractère allemand; on l'admire dans ses sou- verains, dans sessavans etdans ses réformateurs, dans les familles et dans les peuples entiers. Ce fut au commencement du dernier siècle 254 ANIMALES particulièrement que le caractère national com- mença à de'générer. L'influence des mœurs des cours allemandes, leurs relations, le commerce, le passage des troupes , l'adoption des modes étrangères, et la prédilection du grand Frédéric pour les Français , ont changé en beaucoup de points le caractère germanique. Les Germains doivent leur existence, non pas à l'établissement d'une colonie , mais peut-être à la première, à la plus reculée des émigrations des peuples. Ils se distinguent par une constitution phy^ sique toute particulière. On trouve encore ces yeux bleus , cette chevelure blonde , ces corps robustes, le courage , la persévérance , la chas- teté et l'amour de la liberté. Ils ont été vaincus par des nations étrangères ; mais ils l'ont été parce que l'esprit d'indépendance a fait naître parmi eux la désunion qui dans tous les temps a été la cause de leur foi blesse. Le tableau que Tacite a fait de la Germanie^ a conservé, sous le ra] port géographique, une ressemblance et une fidélité parfaites. "Les noms des peuples , des rivières , des forets , que cet historien indique, existent encore aujourd'hui ; si d'autres dénominations ne s' xpliquent pas aussi bien par la seule connoissance du laim , EUROPÉENNES. 255 elles sont entemlues au moins de ceux qui savent la langue allemande. Malgré les changeinens, les mélanges et les migrations qui ont eu lieu parmi les Germains depuis leurs relations avec les Romains, la ma- jeure partie des habitans de l'Allemagne descend directement des anciens Germains et en a con- servé le caractère. La Westphalie nous donne encore une idée de ce qu'éioit l'Allemagne, lorsque Tacite la décrivoit. On retrouve dans ce pays les vestiges et les usages de la constitution germanique, que ni les siècles, ni les circonstances, ni la reli- gion catliolique elle-même, n'ont pu effacer. Ici , M. Pankouke fait un tableau très-naturel de ce qui donna lieu à la naissance de la che- valerie en Allemagne. Lorsque l'on fut un peu remis des soudaines irruptions des conquérans qui avoient partout porté le désordre et l'anarchie , on conçut , ajoute- t-il , qu'un pareil état de choses ne pou- voit durer : les peuples conquis étoient sans cesse tourmentés et soumis aux plus pénibles travaux ; les femmes étoient enlevées ; les chefs ou ducs de ces barbares, renfermés dans des for- teresses, portoient aux environs l'effroi par leurs rapines et leur férocité. On institua la cheva- lerie ; toutes ses règles furent puisées dans les 256 ANNALES usages des Germains ; et c'est encore dans V ou- vrage de Tacite qu'il faut chercher l'origine de ces institutions nouvelJes et singulières, incon* nues aux Romai-is Tous ces redresseurs de torts durent avoir les vertus qui manquoient à ceux qu'ils alloient punir et exterminer. La bonne foi , le respect pour les dames, la loyauté' , l'humanité , furent les principales qualités du chevalier. Gomme les guerriers germains , ces chevaliers étoient armés de la lance et du bouclier; ils prenoient leur cri d'armes de la dame de leurs pensées , et le vassal le prenoit du seigneur dont il relevoit. Les dames les suivoient dans leurs incursions, comme les femmes germaines, pansaient leurs blessures , et plusieurs montrèrent de l'habileté dans cette science. Les comliats singuliers étoient usités chez les Germains; tous les chevaliers appellent au com- bat leurs adversaires en présence des armées , et cette fureur du duel , inconnue aux Romains , s^est transmise de la Germanie dans la Gaule et s'y maintient encore. Les jeux du Carrousel rappelleni parfaitement les danses guerrières des jeunes Germains. ( La suite dans la prochaine Livraison, ) Imprimede de C. J. Trouvé rue des Filles-Saint-Tb ornas, n, i2. EXPLICATION DE LA GRAVURE DE LA XI Xe LIVRAISON. Elle représente, i° des montagnes et des rochers' dé- pouillés de leur premier ornement de verdure , et les traces des fontaines qui ne sont plus..., 2". Une plaine desséchée, où se trouve un troupeau de vaches, de bœufs, de chevaux et de chèvres, sans aucun abri contre l'ardeur du soleil , déplorant, dans une attitude triste, la perte de leurs anciennes tentes végétales. 3o. Dans le lointain, on voit le cerf , le chevreuil, le sanglier et les oiseaux abandonnant la terre natale pour aller chercher ailleurs des berceaux hospitaliers.... 4°. Au bas, on voit un fleuve sans ombrage, et des pê- cheurs retirant tristement leurs filets sans poissons. C'est ainsi que la main de l'homme a dégradé et appau- vri la nature sur mille points différens de la France. » • o r— I ni o -1 Ci o o •-' ci o "a. ANNALES EUROPEENNES, PUBLIEES SOUS LA DIRECTION DE M. RAUGH, ANCIEN OFFICIER DU GÉNIE, ETC. XIX«. LIVRAISON. j4 m, Rauch, éditeur des Knnaies Européennes. Monsieur , J'ai l'honneur devons transmettre l'annonce que la' Société linnéenne de Bordeaux vient de faire insérer dans VAmi des Champs , journal d'agriculture et de botanique du département de la Gironde , relative à la Société de Fructi- fication générale de la terre et des eaux de la France , qui a pris votre intéressant Journal pour organe de ses hautes pensées. Que votre modestie, M., ne s'alarme pas des éloges que la Société linnéenne de Bordeaux a cru devoir vous donner à cette occasion , c'est un hommage qu'elle a voulu rendre , non-seu- lement au savant modeste, mais encore à l'homme 2. 17 2 53 AàÈALES de bien qui appelle à la fois les regards du Gou- vernement et les spe'culations des capitalistes vers le plus noLle Lut que les socic'tés en général puissent se proposer. Les monufnéris des^à^ts^ôtrt , sans doute, une richesse dans l'Etat quand ils sont élevés dans un but d'utilité publique , et qu'ils servent la morale et l'humanité en même temps qu'ils rappellent à la nation une gloire pure et sans tache, telle que la défense de ses foyers, celle rfè* âës flr6its, et les honneurs rendus aux héros qui ont succombé dans cette noble lutte. Les routes , les aqueducs , les canàui , le^ fontaines , les hospices , les mausolées, les écoles publiques et les temples sont de ce nombre. Quant aux monumens élevés par la bassesse à là vanité , Rome nous atteste assez, par les débris portipeux dont elle est parsemée, qu'ils n'ont servi , pour la plupart , qu'à perpétuer la haîil*é dés tyrans et l'horreur des mauvais princes qui les firent ériger. Il n'en sera pas de même, M. , dé céltii quj* se propose d'élever à la félicité publique, la Société de Fructification générale : reboiser spontanément nos montagnes , ombrager tous nos cours d'eau , border nos chemins vicihaux et les lisières de nos prés ic plantations irui- EUROPÉENNES. 25^ tières , multiplier ces épais rideaux d*arbres résineux qui tempèrent la fureur des vents im- pétueux et sauvages qui viennent chaque année ravager quelques-uns de nos départeniens , ar- rêter le désordre des météores , en rétablissant de doux climats altérés par la perte des plus pré- cieux végétaux , faire renaître des sources et des fontaines qui se tarissoienl successivement par- tout où disparoissoient les bois, opérer une fonte plus lente des neiges, provoquer des pluies plus régulières et disséminées , approvisionner riche- ment nos chantiers et nos arsenaux des bois les plus précieux , repeupler nos étangs et nos ri- vières de poissons nouveaux, sains et nourris- sans et les multiplier à l'infini, répandre sur tous les points un air salubre et balsamique, embellir tous les sites , faire produire toutes les surfaces sans laisser aucun vide , tel est le mo- nument vivant, gigantesque et impérissable dont la Société de Fructification générale se propose d'honorer le siècle de Louis XVIII, et qui lui assurera à jamais les bénédictions de la pos- térité. Vous ne verrez donc , M. , dans l'article de la Société linnéenne de Bordeaux qu'un acte de justice rendu au zélé provocateur de tant de 17- 260 Al^NALÈS bienfaits 3 le voici lel qu'il esl imprime dans la livraison du mois de juin : Annales Européennes. « Une des plus grandes e'poques qui aient » encore marqué dans les sociétés humaines, et » qui semble devoir particulièrement illustrer » le règne de Sa Majesté Louis XVIII, est, » sans contredit, celle de rétablissement d'une » Société de Fructification générale de la terre » et des eaux de la France , ayant pour but la » régénération pbysico-végétale du royaume, » la multiplication des animaux, du gibier , des » oiseaux , la repopulation des eaux en poissons » nouveaux, enfin le rétablissement de clima- w tures plus permanentes à la surface entière w de notre belle pairie. » Cette œuvre immense , sans exemple encore » dans aucun pays , vaste dans sa conception , « d'une exécutian facile , rayonnante de biens » solides et pouvant s'effectuer dans l'espace de » dix ans, sera due aux vues profondes et vrai- " » ment patriotiques du journal mensuel dont » nous avons placé le titre en tcte de cet article. » Les Annales Européennes , publiées sous la EUROPÉEIN^JES. 26l » direction de M. Rauch, ancien officier du » génie , membre de plusieurs sociétés savantes^ ». et rédigées par une réunion d'auteurs connus M par des ouvrages de physique , d'histoire na- » turelle , de statistique et d^économic générale, » ont fixé l'attention de la Société linnéenne de » Bordeaux , dont les études et les travaux se » rattachent d'une manière si heureuse à l'exé- « cution d'une entreprise immense consacrée " spécialement à la prospérité publique. Elle a M donc cru, dans les sentimens d'estime dont M elle est pénétrée pour les auteurs d'un ouvrage » qui se recommande par une suite de livrai- w sons pleines du plus haut intérêt, devoir le » désigner aux membres de ses différentes sec- » tions de la France et de l'étranger , ainsi qu'à « toutes les personnes éclairées du royaume , « comme l'un de ces écrits modernes réservés M à rendre de grandsservir.es à l'espèce humaine, » en l'appelant au doux échange des bienfaits » répandus pour elle sur les diverses contrées » de la terre. » Ce qui honore les talens et le caractère des n estimables collaborateurs de cet ouvrage utile, 3> c'estd'abord cette philosophie religieuse qui s'y » montre et qui se complaît au spectacle tou- » chant des dons et des beautés harmoniques de 26^ ANNALES V) la nature et qui youdroit réparer, en quel- ii que sorte , les atteintes partielles portées à » l'œuvre éternelle et sublime de la création^ » par l'ignorance , la cupidité ou l'imprévoyance >3 des hommes. On y trouve les plus sages avis » pour la salubrité , sur ]a direction et l'emploi >î des deux fluides si importans pour l'économie >> animale. Un choix heureux , souvent amu- >j sant , pris dans les récits des voyageurs les plus w véridiques ; des notions exactes sur toutes les » découvertes utiles et nouvelles , dignes d'être » citées , accompagnées de lithographies inté- » ressantes et soignées , tels sont les principaux » élémens de ce journal , véritable propagateur >i de la science et des lumières les plus propres » à rendre sur toute la terre les hommes bons >ï et heureux. » La Société linnéenne croit devoir le récom- » mander avec d'avitant plus d'empressement à 3j ses concitoyens que la nouvelle Société de » Fructification ^ qui s'organise en ce moment a » Paris sous les auspices du Gouvernement et à » l'aide d'un capital de 200 millions, a choisi « les annales Européennes pour dépositaire de » ses hautes pensées, que ce Journal publiera » tous les intéressans détails des travaux de 1 en- » treprise immense qui suffira seule pour fixer » ■•' if - » l'attenlion et la sollicitude publique sur tous » les points de l'JEurope civilisée, et dont la » France et son Gouvernement auront Tim- » mortel honneur d'avoir pris l'importante ini- » liative. )> Il m'est agréable , M. , d'avoir à vous annon- cer que la Société linnéenne de Bordeaux , dans sa séance du 7 mai dernier^ vous a reçu au nombre de ses membres correspondans parmi lesquels elle se glorifie de compter les Broussais, les de Jussieu, les de Lamarck, les de Clarac^ les Duméril , les Desfontaines et autres savans distingués. J'aurai l'honneur de vous en trans- mettre le diplôme aussitôt qu'il me sera par- venu. Je vous prie d'agréer aussi l'expression de ma vive reconnoissance pour l'obligeance avec la- quelle vous avez in«îré , dans .vos annales Eu" ropéennes ^ mon rapport sur la Forêt vierge du Brésil, Je reporte tout l'intérêt qu'il pei;t offrir à M. le comte de Çlarac seul, dont J^e^joi^gni- fique dessin a inspiré, cçmjne j'en suis la preuve, jusqu'aux plun^es les moins éloquentes. Je vous l-emevcie , i^urî^^t àes éloges .ewcouragÇ4y^, que vous avez bien voulu donner aux jeunes amis des sciences naturelles qui composent la section de Paris que j*ai,l'}ioiuieur de présid,çr. \\s y â64 ANNALES ont été sensibles et les ont considérés comme un nouveau véhicule à leur zèle. J'ai l'honneur d'être^ avec la plus haute considération, votre très-humble ser- viteur et dévoué collègue, Désaybats fils. Paris, le lojuin 1824. A M* le Rédacteur des Annales Européennes, Paris , le 5 juillet 1824. Monsieur , Je viens de trouver avec le plus grand plaisir , dans le tome YI de vos Annales vraiment eu- ropéennes ( page 194, XYIIP. livraison , juin ) une note curieuse sur la démarche très-remar- quable de la Société médicale de la Nouvelle- Orléans^ au sujet de la fièvre jaune. Cette note renvoie à deux autres articles de votre excellent recueil , où vous aviez déjà proclamé , comme cette Société , l'opinion de la non-contagion de cette maladie. L'opinion de la non-contagion ne manque pas de partisans parmi nos habiles EUROÊÉEimES. 265 médecins français. A leur léie doit se placer M. le docteur Lassis, qui a consacré à cet important objet un ouvrage digne d'une attention toute spéciale. Il y a six mois environ, j'ai fait une courte analyse de cet ouvrage pour les Annales Françaises, dont la marche a été entravée par d'indignes manœuvres avant l'impression de mon article. Privé jusqu'à présent de ce moyen de publication , je profite de la conformité de votre sentiment avec celui du savant docteur, et de votre appel obligeant aux personnes qui ont à répandre des idées utiles , pour vous l'adresser et vous prier de l'insérer dans votre prochaine livraison. Ce même article rend compte aupa- ravant d'un ouvrage non moins important de M. le docteur Mondât. Je n'ai pas cru devoir supprimer la partie qui le concerne. Je désire , dans l'intérêt du public, que la circonstance vous engage à mettre mon article en entier sous les yeux de vos lecteurs. Veuillez agréer, M. , etc. A. D. LOUIIMAND. l66 AJNISALES Compte rendu de deux ouvrages de médecine , • très- import ans. Les médecins de notre siècle, en géne'ral, ne ressemblent guères à ceux dont Molière se mo- quoit avec tant de gaîté, peut-être avec. tant de raison. Ils possèdent plus de connoissances , et ils n'ont pas ce pédantisme qui rend le talent lui-même ridicule, quand par hasard il laccom- pagne. Surtout, ils ont rejeté ce jargon barbare, obscur et prétentieux qui pouvoit bien fournir des scènes très-comiques au théâtre , mais qui devoit cruellement tourmenter les malades. Nos médecins aujourd'hui , ceux du moins qui sont dignes de leur titre , dont on peut abuser comme d*un autre, parlent presque tovis un français correct et simple , un français très-iuielligible pour quiconque n'a pas suivi tout -à- fait en pure perte le cours des éludes ordinaires. Cette amélioration , si précieuse de leur langage , a passé dans leurs écrits , et , maintenant , la plu- part des hommes peuvent les lire avec l'espoir de les comprendre. On sent combien cette espèce de révolution est avantageuse pour les progrès de la science, et surtout pour le bien-être des EUROPÉEISÎSES. 267 individus; combien elle peut contribuer à ré- pandre des notions utiles, à détruire des pré- jugés funestes. J'ai eu l'occasion d'observei* particulièrement cet important mérite d'un style pur , clair et facile , dans deux ouvrages dont la matière au- roit suffi pour fournira des auteurs du xvi* siècle plusieurs in-folio bien épais; et qui, réduits chacun à un assez mince in-8°, sont peut-^tre réellement plus instructifs : l'un est un traité succinct, mais complet, de la Stérilité de T homme et de la femme et des moyens d^j remédier, par M. le docteur Mondât ; l'autre est un Mémoire très- remarquable sur les Causes des maladies épidémiques et sur les moyens dy remédier et de les pré\^enir , par M. le docteur Lassis. La stérilité y qui désole si souvent les familles ; les diverses et cruelles maladies qui , confondues ordinairement sous Taffreux nom àe peste , dé- vorent quelquefois, avec une épouvantable -ra- pidité» , des populations tout -entières; voilà de terribles fléaux contre lesquels on aime à voir des hommes habiles et généreux s'armer de toute la puissance d'un art bienfaiteur : voilà les monstres que MM. Mondât et Lassis se sont proposé de vaincre. Il ne m'appartient , en au- cune façon , de décider de la prééminence entre 268 AJSNALES ces deux eslimables confrères, tous deux égale- ment dévoués aux plus chers intérêts de leurs semblables. Mais, comme l'ouvrage de M. Mon- dât m'a été remis le premier, j'en rendrai compte d'abord en peu de mots ; Je passerai ensuite à celui de M. Lassis, qui me paroît exiger quel- ques détails. M. Mondât avoit déjà publié , en 1820 , sou Traité de la Stérilité , sous le format in-12. Cet ouvrage , dès-lors , attira tous les regards ; il occupa la plupart des journaux; il reçut les éloges les plus flatteurs ; il essuya aussi des critiques amères. En résultat, il obtint le moins contesté et le plus envié des succès : l'édition fut épuisée en très-peu de temps. M. Mondât ne perdit le fruit ni des éloges ni des critiques : jaloux de mériter de plus en plus les uns , et de répondre aux autres à la manière de Boileau (i) , il mé- dita trois ans le perfectionnement de son livre ; et, en 1820, parut la deuxième édition entiè- rement refondue. Les personnes qui prendront (i) « Je sais sur leurs avis corriger mes erreurs , Et je mets à profit leurs malignes fureurs : Sitôt que sur un vice ils pensent me confondre , C'est en me guérissant que je sais leur répondre. » É pitre à Racine. EUnOtÉENNES. 269 la peine de la comparer à la première , recon- noîtroiit aisément que ces mots , ajoutes au fron- tispice , ne sont pas la vaine amorce d'un char- la tanisme trop commun. Cette deuxième édition, à laquelle seule je m'attache, se distingue par une excellente méthode , dont on peut très-Lien juger à la seule inspection de la table des ma- tières , et dont je vais tâcher de donner une légère idée. Après un court avant-propos, l'ou- vrage se divise en trois grands chapitres. Le premier. Traité de r Histoire anatomique et phy- siologique des organes génitaux y considérés dans les deux sexes ; le deuxième, de VÉtiologie et de la Thérapeutique de la stérilité j le troi- sième, de la Pharmacologie appliquée spécia- lement à l'appareil génital , dans le but de mo- difier les propriétés vitales qui président à ses fonctions. Les subdivisions ne sont pas moins claires. Le volume contient encore un tableau lumineux des causes de la stérilité , et deux plan- ches représentant des instrumens nouveaux , décrits dans le texte et employés dans plusieurs cas avec succès. L'auteur a eu soin d'expliquer à part ce qui regarde l'homme et ce qui regarde la femme; il a eu soin aussi de distinguer les causes de stérilité absolues et incurables, de celles que l'art peut espérer de faire céder a ses 2J0 ArîNALES efforts. En un mot , tout recommande cette précieuse monographie , la seule dans son genre, aux personnes, malheureusement trop nom- breuses , qui sont dans la nécessité d'y recourir. L'ouvrage de M. Lassis n'offre pas une mé- thode aussi rigoureuse , il n'en avoit pas besoin : ce n'est pas un traité, c'est un Mémoire, ou plutôt, c'est un recueil de trois Mémoires, dont chacun, en particulier, ne manque pas de cet ordre moins sévère qui suffit pour indiquer l'en- chaînement des idées , dans un écrit plus polé- mique que didactique. Le but unique de l'au^ teur, auquel ces trois Mémoires concourent par- faitement, est de proclamer et de prouver la non-contagion des maladies typhoïdes. Il falloil un grand courage pour attaquer un préjugé aussi fort que celui de la contagion ; il falloit un zèle digne de tous les éloges , pour supporter les travaux et les sacrifices de toute espèce que s'est imposés M. Lassis pour acquérir, sur cet objet principal de ses études, les renseignemens les plus positifs.; mais rien n'a pu l'intimider ni le refroidir. Son livre avoit paru en 1819, sous le titre de Recherches sur les véritables causes des maladies épidémiques , appelées Typhus, M. Lassis avoit déjà vu et traité plusieurs épi- démies, particulièrement celle qui se déclara EUROPÉENNES. 27I dans les hôpitaux militaires, a Josephstadt en Bohême , vers la fin de 181 3. Lors de la fameuse expédition de Barcelonne, il sollicita du premier ministre , presque en même temps que le doc- teur Pariset , une commission qui lui fut refusée sous prétexte d'économie, et peut-être à cause de l'opinion qu'il avoit manifestée d'avance- Bientôt , à son grand étonnement , il apprend le retour prochain des médecins envoyés par le ministre ; et qui , arrivés après le développe- ment de la maladie, en alloient quitter le théâtre avaiit de la voir totalement s'éteindre. Aussitôt, il prend un noble parti : sans commission , sans aucune recommandation , sans savoir la langue du pays qu'il alloit parcourir, il entreprend, à ses frais, le voyage de Barcelonne, pour examiner tout par lui-même. Il arrive : la consternation fégnoit encore. Il ne s'attendoit pas à trouver des amis et des admirateurs dans ces médecins étrangers auxquels il venoit de proposer , sans les connoître, un utile échange d'oLservalions et de conseils. Son ouvrage, à son insu, avoit été traduit deux fois en espagnol , à Madrid et à Barcelonne ; la traduction , publiée dans cette dernière ville, est due à M. le marquis de Casa- Cagigal , un des hommes les plus éclairés de l'Espagne. Attaqué d'abord dans ce pays, le 3 '7 2 ANNALES système de M. Lassis avoit enfin réuni presque tous les suffrages. L'auteur est accueilli avec une sorte d'enthousiasme : on s'empresse de lui pro- curer les moyens de s'instruire et d'instruire les autres. Un des plus redoutables agresseurs, le savant docteur Piguillem, professeur de clinique à l'Ecole de médecine de Barcelonne , publie sa rétractation positive (i) ; un manifeste , con- forme au sentiment de M. Lassis , est adressé aux Cortès par une société libre de médecins nationaux et étrangers , parmi lesquels se dis- tinguent le même M. Piguillem et le docteur Macléan de Londres, qui avoit vu la peste à Constantinople et en Afrique. Enfin , tous les hommes , les plus dignes de confiance , s'accor- dent avec M. Lassis, qui ne rentre dans sa pa- trie qu'après la cessation totale du fléau. De retour en France, M. Lassis publie la traduc- tion de la rétractation de M. Piguillem et celle du manifeste soumis aux Cortès, puis il s'adresse i\ Ja Chambre des Députés, non pour demander aucune récompense , aucun dédommagement de ses peines, mais pour solliciter un examen profond de la question de haut intérêt qu'il (i) Supplément du journal de cette ville, dil Journal de Mrusi y n. du 22 décembre 1821. EUROrÉENNES. 2'j5 signale. On ctoii encore plein clés idées et de la gloire de la Commission française; on éloit d'ail- leurs occupe de grands ëvenemens politiques : on accorda peu d'attention à sa démarche. Ce- pendant, l'ouvrage de cette Commission, im- prime' depuis long-temps , ne se livroit pas au public. M. Lassis ajouta seulement à son travail primitif un avertissement très-propre à augmen- ter la confiance. Dans son état actuel, le volume comprend quatre parties distinctes : i®. Cet avertissement nouveau ; 2°. l'examen et la ré- futation du système de la contagion , avec l'ex- posé des inconvcniens de ce système ; 5^, le tableau des lieux les plus sujets aux ravages des épidémies ; et 4**. une longue série de notices historiques et chronologiques sur ces maladies, commençant par celle qu'on rapporte à Tan i^gi avant l'ère vulgaire , et finissant a celles de ces dernières années. Dans cette partie, on remarque surtout la Notice très-détaillée que l'auteur a consacrée à la peste de Marseille , et dans la- quelle sont exposées toutes les circonstances qui l'ont rendue si désastreuse. Partout, M. Lassis ne se livre aux raisonnemens qu'avec réserve, et seulement lorsqu'ils paroissent découler natu- rellement des faits. Ce savant docteur , dans son Avertissement précité , rappelle en sa faveur 2 i8 21 1\. AI^TSALLS des suffrages du plus i^rand poids; par exemple ;, ceux de MM. les barons Portai , Dubois et Des- genettes. Plusieurs journaux de médecine ont de plus présenté, sur son ouvrage, des rapports entièrement approbalifs; entre autres, le journal complémentaire du Dictionnaire des Sciences médicales, d'août i8ig. Cependant, il est loin de prétendre qu'on doive s'en reposer encore, ni sur lui , ni même sur ces autorités respec- tables dont il s'appuie : son seul désir est d'ani- mer les plus habiles médecins de nos jours à discuter et à résoudre cette question si impor- tante de la contagion. Je me félicite de pouvoir contribuer à répandre la connoissance d'un si noble vœu. P. S. Depuis l'époque à laquelle j'ai rédigé cet article , M. Lassis a lu à l'Institut roval un Extrait de ses Mémoires : ses idées ont paru lais- ser , dans l'esprit de ses auditeurs éclairés , une impression très-favorable . Dans le même intervalle , j'ai eu occasion de lire les intéressantes lettres de la célèbre ladj AVortley-Montagu : je ne puis m'empêcher de consigner ici la traduction d'un passage curieux de la XXXY^ (i) , qui se rapporte parfaite- (i) Edit. de Londres , 1816, in-12. pag. i46. — Cette EUUOPÉENINES. 276. ment et à l'oLjcL dont M. Lassis s'occupe avec tant cVardcnr et à la manière dont il l'envisage, « Ces histoires atTrcuses de la peste , dont on vous « a berce'e , ont très-peu de fondement réel. J'ai M beaucoup de peine ^ feri conviens , à nie ré- » concilier avec un mot qui ni a toujours donné » des idées si terribles j cependant , je suis con- w vaincue que cette maladie n'est guère plus » dangereuse qu'une fièvre. En voici une preuve. » Nous avons traversé deux ou trois villes très- » violemment attaquées. Dans une maison cou- » tigue à l'un de nos logemens , deux personnes " en sont mortes. Heureusement pour moi , l'on » in'avoit caché la vérité, de manière à m'épar- « gner jusqu'au soupçon. On m'avoit seulement J3 fait croire que notre second cuisinier avoit un » gros rhume. Nous laissâmes notre médecin » pour le soigner. Ils sont arrivés tous deux hier, »> bien portans ; et l'on vient de m'avouer que le cuisinier a eu la peste. Beaucoup d'individus )) en guérissent , et Fair n'en est jamais infecté. » 11 seroit , je crois, aussi facile de la détruire » ici qu'en France et en Italie. Mais elle ne fait iettre est datée d'Andrinople , i»'. avril 1717. Elle est adressée à une dame dont le nom n'est indiqué que par des initiales (S. C. ) 18. a 2yG AiKi^fALES » pas un grand ravage , el les Turcs s^en inquié- îj tent peu : ils aiment mieux y être sujets qu'à » celte foule de maladies qui nous assiègent et » leur sont inconnues. » Je ne prétends pas citer lady Montagu comme une autorité en mé- decine, malgré tout son mérite d'ailleurs; pas plus que je n'irois citer Mad. de Sévigné comme une autorité en grammaire , malgré ses spiri- tuelles plaisanteries (j). Mais ce passage, écrit il y a plus d'un siècle , dans le pays même qui a toujours été regardé comme le théâtre des plus désastreux effets de la peste , et dans un temps où régnoit la prétendue contagion , me paroît propre néanmoins à fournir aux lecteurs des réflexions que je ne crois pas avoir besoin de leur développer. A.-D. LOURMAND. (i) Quand on me dit : Étes-vous enrhumée ? Si je répon- dois : Je LE suis , je croirois avoir de la barbe au menton. EUROPEENNES. 277 A MM. les Membres composant V Administra- tion du Muséum rojal d'Histoire naturelle y à Paris. Messieuius , Jai l'honneur de soumettre à vos lumières, un e;xemplaire imprimé du plan de la Soçie'té anonyme de Fructification générale , ayant pour objet de fructifier, dans l'espace de dicc ans , les moindres vides improductifs , qui peu- vent se trouver dans les eaux et sur toute la surface du royaume. Ce plan , accompagne d'une pétition spéciale, a formé , à chacune des Chambres législatives , l'objet d'un rapport transmis à Son Exe. le Ministre de l'intérieur. J'ai , en conséquence de cette marche , dé- posé le 5o juin au ministère, i°. l'acte de sou- mission ; 2°. les statuts de la Société anonyme ; S*', le tableau matériel de la nouvelle fortune territoriale, montant à environ douze milliards, qui résulteroit de l'exécution du plan fructiti- cateur dont il s'agit, pour laquelle on a créé les actions et réuni les capitalistes nécessaires. 27^ ANNALES Dans celte situation , Messieurs, qui entre si bien dans le système des grands et fructueux travaux qui vous occupent pour le bonheur gé- néral de la Société , je viens solliciter l'aide de vos lumières, de votre riche expérience et de vos relations étendues avec toutes les échelles du monde savant , concernant les poissons , les plantes , les graines et les semences des arbres exotiques, susceptibles d'entrer dans le vaste cadre de nos fructifications et enrichir de leur conquête les eaux et le sol de la France. J'ai déjà indiqué, dans les Annales Euro- péennes y la possibilité d'ajouter aux vingt et quelques espèces de poissons que possèdent nos eaux, vingt autres espèces répandues dans les différentes eaux de l'Europe seulement , comme le lavarat et la murène d'Allemagne ; le grilze d'Ecosse , la pallée de la Suisse , le ferrât du lac de Genève, le carpion du lac de Garde, les truites blanches , rouges , noires , jaunes et mar- brées , le chevalier noir de Berschslolgaden , les bondelles , les huglings d es lacs de Suisse , les gibèles , les bordelliers et les rotengles que nourrissent les eaux de la Basse-Allemagne, etc. Gomme dans cette circonstance unique vous jugerez sûrement, Messieurs, dans votre sagesse, que les grandes eaux de t'AmériqvjfC et celles de EUROPÉENNES. 279 toutes ies pariies du ^lobe dont les poissons vous sont connus, peuvent coutribuei- a enricliir les nôtres, je vous serai reconnoissant de daigner m'indiquer les espèces qui pourront vous paroîlre dignes d'accroître la richesse de nos cours d'eau. Ayant exposé , dans la cinquième livraison des Annales Européennes, Tordre à suivre dans les reboisemens de la France; le cèdre, le la- ricio et tous les arbres résineux , se trouvent destines à couronner les crêtes de nos mon la- gnes, d'abord sous des rapports météorologiques, ainsi qu'à assurer à nos arsenaux et à la cons- truction de tous les genres d'édifices , les bois qu'ils réclament et qui manquent aujourd'hui ; ies rc'gions inférieures , devant recevoir les essences d'arbres qui conviennent aux différens sites et aux usages de la population en général. Comme vous appelez. Messieurs, les végé- taux de toutes les zones de la terre , que vous possédez l'art heureux de les habituer à adopter une patrie nouvelle , dans la noble vue d'en enrichir la terre de France ; que la Société do Fructification générale aspire à rhund)le bon- heur d'exécuter vos utiles vues sur le vaste théâtre oir de publier y dans ces Annales, tout ce que nous aU' rons obtenu de cette source de véritable science^ d^aide et de lumières ^ pour le succès de V opération nationale dont il s ^agit. PROJET D^un Jardin géographique de la terre. Un m. Iia-Hill de Baltimore vient de faire au congrès une proposition d'une espèce nou- velle. Ce digne citoyen demande qu'il lui soit accordé dix acres ou arpens de terrain et un capital de dix mille dollars , pour le mettre à même d'établir un jardin géographique dans la cité de AVashington. Les extraits suivans du Mémoire de M . Ira- Hill , donneront au lecteur une idée de son plan. « L'auteur propose de former près le Capilolc un jardin géographique , où toutes les parties du monde connu seront exactement représen- tées. Le lit des océans , des mers, des golfes, des haies et des lacs seront représentés en creux ; et les continens, les péninsules, les isthmes, 282 ANNALES les montagnes, les îles ^ etc, , seront en relief •«t dans une proportion avec leurs élévations res- pectives sur le globe. » Le lit (les océans et autres eaux sera cou- vert de sable , les terres seront ornées de ver- dure , et les montagnes pourront être formées des mêmes espèces de pierres c£ui les constituent dans leur état naturel. » Les fleuves et les canaux seront tracés d'a- près leurs cours respectifs; et si on le, juge a propos , le lit des océans , mers , etc. , sera cons- truit de manière à pouvoir être rempli d'eau , lorsqu'on le voudra : de sorte que l'Univers sera représenté en miniature dans ses élémens na- turels. » Si la représentation topographique proposée étoit exécutée sur dix acres de terrain et en forme de planisphère, les lacs Erié et Ontario -y occuperoient chacun une place déplus de huit pieds de long ; et les Etats-Unis, depuis l'Atlan- tique jusqu'à l'Océan pacifique , auroient une étendue de cent soixante pieds. Chaque pays, royaume , Etat et province sera distinctement dessiné , et les situations de toutes les villes im- portantes seront décrites , de manière à en.don- ner une idée complète. Les degrés de latitude et de longitude seront tracés d'une manière EUROPÉETÎNES. 280 exacte , ainsi que l'éqnateur, récliptique , les tropiques et autres cercles. Une telle repre'senlation topographique du globe auroit beaucoup d'avantage sur toute autre espèce de carte ; elle sera faite sur une si grande éclielle que les pays seront dessine's dans des pro^ portions exactes , et que leurs positions relatives pourront être plus clairement aperçues. Les diverses élévations de terre , d'où dépen- dent , en grande partie, la température des climats et les productions , pourront être calcu-' Ices d'une manière précise. On pourra aperce- voir d'un même coup d'œil les situations conve- nables pour percer des routes, ouvrir des canaux ou faire d'autres améliorations : de sorte, qu'en se promenant pendant quelques heures dans ce jardin , on pourra acquérir des connoissances plus utiles dans la science delà géographie, qu'on ne pourroit le faire en étudiant la même science dans des livres, pendant plusieurs années. (Extrait d^ un journal de Philadelphie. ) 234- ANNALES RELIEF DE LA SUISSE. Les voyageurs qui parcourent la Suisse et pas- sent à Genève , visitent avec intérêt le beau mo- dèle en relief de la Suisse et pays environnans , exposé en 1822 , par M. Gaudin , associé hono- raire de la société pour l'avancement des Arts de Genève. On peut étudier avec facilité sur ce plan, le pays qu'on va parcourir ou se faire une juste idée de celui qu'on a parcouru, en exami- nant avec attention les hautes chaînes de mon- tagnes, les glaciers avec toutes leurs sinuosités, les vallées et leurs cultures diverses, les ri- vières qui les arrosent, les lacs qui les ornent, enfin les routes qui serpentent dans toutle pays. Il s'étend de l'Ouest à l'Est, depuis et y compris les chaînes du Jura jusqu'au canton des Grisons, dont il ne renferme qu'une partie; du Nord au Sud , depuis Zurich jusqu'au Mont-Blanc, au Saint-Bernard et au mont Rosa inclusivement. Ce plan, quia vingt-quatre pieds de longueur sur dix-neuf de largeur, est le fruit d'un travail assidu de plusieurs années. L'auteur déjà avan- tageusement connu par l'exécution d'autres re- EUROPÉENNES. 285 liefs sur des échelles moindres, a voulu mon- trer dans celui-ci, ce que pouvoit faire un seul individu avec de la persévérance. Ce relief est renfermé dans un bâ liment isolé, construit tout exprès et fort bien éclairé, situé aux Pâquis à un quart de lieue de Genève; il y est disposé de telle manière que les curieux peuvent aisément en faire le tour, et en observer les parties cen- trales (i). Le premier relief de cette espèce que l'on connoisse, est celui construit en carton par le général Pfyffer, qu'on montre encore à Lu- cerne. 11 comprend cent quatre-vingts lieues car- rées et n'a que vingt-deux pieds et demi de long, sur douze de large. Une lieue carrée y occupe l'espace d'environ quinze pouces sur quinze pouces; et une montagne de mille six cents toises, s'y élève de dix pouces sur le niveau du lac de Waldsletten. « Il n'y a pas un sentier détourné^ dit M. Simond, ( Vojage en Suisse, (i) Un pareil relief de la Suisse a été montré à Paris et y existe peut-être encore. Nous avions proposé dans notre harmonie hydro-végétale, publiée en i8oa , d'en construire un semblable de tout le royaume de France , et sur une échelle assez grande , pour le rendre utile aux observations physiques qui restent à fgire ; mais le défaut de fonds Ta fait ajourner 286 ANNALES Paris 1822, tom. I", pag. 211), pas une mai- soii; pas une croix au bord d'un précipice qui ne se trouve dans le modèle et même jusqu'à l'excès, car ces objets invisibles, s'ils ètoientdans leurs proportions exactes, sont ici beaucoup trop apparens. Tel clocber de village rivalise de hau- teur avec les Alpes ! avec tous ces défauts, je n'ai jamais vu d'objet d'art qui m'ait fait avitant de plaisir. » NOTICE HISTORIQUE Des travaux de la Société de Géographie , pendant Van 1822 ; PAR M. MALTE-BRUN , Secrélaire-général de la Coramission centrale. Présenter à une Société la première notice de ses travaux, est un devoir délicat et difficile. \j(ts commencemens de toute entreprise utile , sé- rieuse et grande, ressemblent aux commence- mens de l'année agricole; c'est la saison des ef- forts et non pas celle des jouissances; la terre demande les labours de la charrue et les lar- gesses du semoir; il faut arracher les ronces, il EUROPÉENIN'ES. 287 faiil marcher parmi les epijies, c'est pour l'ave- nir que SOUL les fleurs el lesfruils. Nous n'eiilre- liendrons pas la Société de toutes les diOicultés obscures qui accompagnent ces travaux; mais nous n'essaierons pas non plus, dans un tableau vague et pompeux, d'exagérer les succès que nous avons obtenus. La vérité, à-la-fois simple et positive, voilà le seul hommage que nous saurons offrir , et le seul qui soit digue de la Société. Une année s'est écoulée depuis que le désir d'encourager les études et les découvertes géc- graphiques, a réuni dans cette enceinte les membres fondateurs de cette honorable associa- tion. En signant le pacte social qui nous lie , il» savoient que, parmi les trois buts que la Société se proposoit, aucun n'étoitde nature à pouvoir être atteint dans l'espace de quelques mois. Pour encourager les entreprises d'un voyageur , il nous faut des capitaux accumulés, un projet ap- prouvé , un homme choisi; pour publier des ouvrages vraiment utiles auxprogrèsdes sciences, il seroit nécessaire de pouvoir faire un choix sé- vères entre plusieurs bons travaux , mis à notre disposition. Personne ne pouvoit doue s'attendre à ce que, dans sa première aunée d'exisience , la Société de géographie dirigeât immédiatement 288 ANjSALHS ses travaux vers ces deux buis éloignes. Un iroi- sième objet plus accessible nous étoit iudiqué par notre loi fondamentale.: c'etoit la mise au concours des sujets de prix annuels. La Com- mission y consacra ses premiers soins , et nous osons croire que ses choix ont dignement marqué les premiers pas de la Société. Le sujet de prix indiqué par le concours de 1825 , est une description systématique des chaînes de montagTies de r Europe , problème qvii embrasse des points de vue très-étendus , qui exige des recherches critiques très -labo- rieuses , et qui doit même conduire un concur- rent, vraiment zélé, à plusieurs observations neuves; car, au sein même de l'Europe, plus d'une chaîne de montagnes importante a échappé aux mesures exactes et à l'observation scientifi- que, tandis que de l'autre côté, beaucoup de montagnes, dont les cartes géographiques sont chargées , ne doivent leur existence , ou du moins leur configuration , qu'à la fantaisie du dessinateur (1). (i) Nous verrons bientôt que riieureuse idée du concours proposé , sur la recherche exacte des chaînes montagneuses qui favorisent l'Europe , peut avoir les résultats les plus ini- portans pour la géographie physique de la France en parti- culier. EUROPÉENNES. ' 289 RAPPORT Fait à la Commission centrale de la Société de géographie y sur un Mémoire envoyé pour le concoures au prix qu'elle doit décerner dans sa première assemblée générale de iSaS, et dont voici le sujet : La Commission centrale a chargé M M . Barbié- du-Bocage, Coquebert de Montbret et moi (i), de lui rendre compte du seul Mémoire envoyé au concours, pour le prix qu'elle doit décerner dans sa première assemblée générale de i825, et relatif aux montagnes de V Europe y et de lui faire connoître notre opinion au sujet de ce tra- vail. Avant de nous occuper de ce Mémoire, nous croyons devoir rappeler le but qu'a eu en vue la Société en proposant le prix dont il est question; nous chercherons ensuite si ce Mé- moire répond complètement aux termes du pro- gramme, et nous terminerons par quelques ob- servations générales. La Société a pour but, en proposant le prix, d'obtenir une détermination , aussi exacte que (i) Baron de Férussac. 2. J9 290 ANNALES possible , de la direction des chaînes de mon- tagnes de V Europe^ de leurs ramifications et de leurs élévations successives dans leur étendue. Pour obtenir un semblable résultat, elle a jugé qu'elle ne pouvoit se borner à demander une description méthodique du relief de l'Europe, basée sur les renseignemens plus ou moins exacts et plus ou moins complets, qu'on peut se pro- curer en étudiant les statistiques des divers Etats, leurs descriptions topographiques ou les voyages : la Société a senti que le seul moyen d'obtenir des résultats satisfaisans, éloit d'exiger les élémens positifs , connus de ce relief, de ma- nière à pouvoir exécuter, dans des directions longitudinales ou 'transversales par rapport aux chaînes ou chaînons , et sur des lignes données, des coupes verticales ou profils qui présentassent ce relief avec quelque exactitude. A cet effet, elle a demandé que l'on format une série de tableaux , dans lesquels on rapporterait le plus de cotes d'élévation au-dessus du niveau des mers ^ quil seroit possible d'en rassembler^ paice qu'avec ces cotes réunies en grand nom- bre, et la position géographique de quelques points principaux , on peut déterminer avec ri- gueur, non-seulement les limites des bassins, des fleuves et des rivières, ou les lignes de sépa- EUROPÉENNES. 201 ration des eaux, mais même la relation respec- • tive, en hauteur perpendiculaire, des divers points de ces lignes , les uns par rapport aux autres, ou, ce qui revient au même, les rami- fications des montagnes , leur direction et leur élévation successive au-dessus de la mer. Mais des cotes de hauteurs seulement ne pour- roient sufEre pour atteindre le but cherché; il faut encore la situation ge'ographique du lieu mesure, ou sa longitude et sa latitude, et que ces trois co-ordonnées soient accompagnées des indications locales sur la chaîne ou le versant dont ce lieu dépend ; il faut enfin que ces me- sures soient appréciées à leur valeur, par le nom de l'observateur et la connoissance de la méthode qu'il a suivie. La situation géographique, quelquefois même en latitude et en longitude, pouvoit, à ce qu'il nous semble , s'obtenir sans de trop grandes difïicultés, pour beaucoup de pays où la trian- gulation est faite ou fort avancée. Celui de vos commissaires qui demandoit , lors de la rédac- tion du programme, la latitude et la longitude des principaux lieux situés sur la ligne de par- tage des eaux , vous proposoit en même temps une rédaction qui avoit pour objet l'établisse- ment des lignes de niveau pour l Europe, de- 19- 292 ANNALES puis le sommet du Monl-Blanc , pris comme centre, jusqu'au niveau des mers, par des ta- bleaux de cotes prises sur des lignes concen- triques et équidistantes entre ces deux points. Cette rédaction auroit eu davantage pour but d'éviter toute équivoque , et de vous procurer des élémens applicables à un bien plus grand nombre de questions importantes. Ainsi, bien routes , les canaux, les ports et les cultures différentes pussent faci- lement se comparer, et y recevoir successivement les changemens favorables qui sont médités et proposés pour accroître les richesses de son sol. L'existence de ce monument, digne de la France , digne de lui être élevé par la Société géographique , composée d'un grand nombre de savans, qui possèdent toutes les connoissances spéciales pour exécuter ce grand oeuvre , que le Gouvernement, intéressé à posséder, favo- riseroit^ n'en doutons pas, de tous les fonds nécessaires à son utile construction , auroit des conséquences incalculables en biens de tous les genres. D'un coup d'œil , on verroit tout ce que la France possède et tout ce qui lui reste à acqué- rir; mille aspects favorables ignorés ou négligés, qu'on n'avoit pu apprécier avant. On aura sous les yeux les productions diverses des quatre- vingt-six départemcns ; on sera à même de juger de celles dont chacun pourroit encore s'enri- chir ; les climatures nouvelles qui seroient à créer pour y faire prospérer les végétaux des contrées étrangères ^ enfin , pas un propriétaire, pas un administrateur ne quitteroit co Pano- 2gS " ajnnales rama inspirateur^ sans emporter l'idée de fruc- tifier quelque canton du royaume. Il est très-naturel de croire qu'à la vue de cet édifice général , chaque département voudra avoir son panorama particulier, qui deviendroit un objet de consultations continuelles, pour combiner tous les moyens propres à augmenter sa prospérité : on ne sait où s'arrêteront tous les Liens qui peuvent découler de l'cKécution d'un pareil plan. SOCIÉTÉ BIBLIQUE. La Société biblique de Londres s'est réunie le 7 mai pour célébrer l'anniversaire de son institution. D'après le rapport qui a été lu , il paroît que le nombre d'exemplaires de la Bi- ble , distribués par cette Société seule , depuis sa fondation, s'élève à plus de trois millions. Le secrétaire de la Société biblique en Russie a annoncé que les Bibles avoient été distribuées parmi les Cosaques, lesTartares de diverses na- tions , et même jusqu'aux confins de la Chine. L'on a imprimé, l'année dernière, à Pétersbourg, cent soixante mille exemplaires de la Bible , EUROPÉENNES* 299 et cette anne'e on en imprimera encore cent mille (1). MISSIONS DE RANGOUN, DANS l'iNDE. Tandis qu'à Malacca, et à Pulo-Pe'nang(île du prince de Galles); les travaux pour la pro- pagation de l'Evangile prospèrent et s'e'tendent, îa mission importante de liangoum , la seule qui existât dans le grand empire Birman, sem- ble toucher à sa Un. (i) La Société Biblique de Londres, qui produit, sous le rapport de la morale religieuse , un grand bien chez les peuples , où elle propage la Bible , prépare en même temps à r Angleterre la plus vaste domination pour son commerce. Ses missionnaires parcourant , avec des presses ambulantes , Tintérieur de l'Afrique dans toutes les directions; tous les archipels de la mer du Sud , l'Indouslan , le Thibet, et déjà une partie de la Chine , des royaumes d'Ava et de Siam , on est en droit de présumer quela distribution de trois millions de Bibles est déjà plus que doublée aujourd'hui. Ces missions , qui poussent des racines sur tous les points de la terre , élèvent , dans le silence , un colosse redoutable pour étonner les nations paresseuses, et qui finira par écraser et dominer souverainement toutes les rivalités. ( Note du Rédacteur. ) 3oO A^^NALES Les détails transmis par les missionnaires Baptistes , américains, nous paroi ssent assez in- téressans pour les présenter ici du moins en partie. Depuis le printemps de 1819 , jusque vers la fin de cette même année , les affaires de la mis- sion sembloient dans un état d'assez grande prospérité. II y avoitdéjà plusieurs conversions, et le nombre des amis de l'Evangile s'accrois- soit de jour en jour, lorsque touià coup un nou- vel empereur et de nouvelles accusations de la part des prêtres de Boudhou , vinrent troubler les missionnaires ,. et leur inspirer des craintes sérieuses sur le succès de leurs travaux, et même sur le sort de leurs personnes. Pour se tirer d'une pénible incertitude, ils résolurent de présenter eux-mêmes une requête à l'empe- reur. Ils se rendirent en conséquence à A va , rési- dence de S. M , se présentèrent à IVlyadaymen, ministre d'Etat, etdemandèrent à contempler le visage d'or, Myadaymenles fit conduire auprès de Moung-Zali, conseiller privé de l'empereur ; il les reçut avec bonté , les fit asseoir à côté de plusieurs gouverneurs et petits rois qui atten- doient le lever de l'empereur , et leur adressa plusieurs questions familières sur leur religion,. EUROPEE]NNES. 5ol On annonça ç[uelQs pieds d' or aWolcnl s'avancer» Le ministre se leva promptement , mit à la hâte ses habits de cérémonie, ordonna aux mis- sionnaires de le suivre, les mena dans une salle magnifique, et les fit placer auprès de lui. Ici, la scène qui se déroula sous nos yeux, disent-ils , surpassa tout ce que notre imagina- tion avoit pu nous figurer. La vaste étendue de la salle , l'éclat de l'or qui brilloit partout , la hauteurdudôme, le nombre et l'élévation des co- lonnes, préscntoient le plus imposant spectacle. Il y avoit cinq minutes que nous étions arrivés, lorsque les assislans , tous grands ofiiciers de l'Etat, prirent tout à coup l'altitude la plus res- pectueuse. On nous dit à voix basse que S. M. venoit d'entrer dans la salle. Nous portâmes nos regards aussi loin que les colonnes purent nous le permettre , et nous découvrîmes le mo- derne Assuérus , qui s'avançoit sans corlége , dans sa grandeur solitaire , avec l'extérieur su- perbe d'un monarque d'Orient. Ses vétcmens éloient riches, sans avoir rien de bien remar- quable ; il portoit à la main une épée d'or : son aspect lier et son regard imposant- attirèrent surtoutnolreattenlioji.Tous les assislans avoient le front sur le parquet; nous seuls, le genou en terre, les mains fermées , nous regardiojis le 002 ANNALES monarque. Arrivé près de nous, il s'arrêta , et se tournant à peine de notre côte : Qui sont ces gens-là? demanda- t-il. — Grand roi, répon- dis-je, ce sont les prédicateurs. — Quoi! vous parlez birman?.., les prêtres dont on me parla hier au soir? quand est-ce que vous êtes ar- rivés? est-ce la religion que vous enseignez? étes-vous la même chose que le prêtre portu- gais (i)? êtes-vous mariés? pourquoi vous ha- billez-vous de cette manière?... Ces questions et d'autres reçurent des réponses convenables. Le monarque, satisfait, alla s'asseoir sur un siège élevé , la main posée sur la garde de son épée, et les regards toujours arrêtés sur nous. Moung-Zah lut alors notre requête^ conçue en ces termes : a Les prédicateurs américains sollicitent la faveur du monarque excellent, souverain delà terre et de la mer. Ayant appris que, par la gran- deur de la puissance royale , la contrée jouis- soit de la paix et de la prospérité , nous sommes venus dans la ville de Rangoun; et, ayant obtenu du gouverneur la permission de contempler le visage d'or y nous nous sommes avancés jus- f C'étoit le médecin du prince. EUROPÉENNES. 3o3 i^\i3LUX pieds cr or. Dans le grand pays de l'Amé- rique, notre vocation consiste à enseigner et ex- pliquer les saintes écritures de notre religion; et comme il est annoncé dans ces écritures que , si nous allons prêcher la religion dans d'autres contrées , il en résultera le plus grand bien, et que ceux qui renseigneront , aussi bien que ceux qui la recevront, préservés des peines à venir, jouiront de l'éternelle félicité des cieux, nous sommes venus réclamer humblement la permission de nous placer à l'ombre de la puis- sance royale, et de propager notre doctrine dans ce vaste empire, de telle sorte que ceux à qui notre prédication seroit agréable, qui désire- roient l'entendre et se laisser diriger par elle , étrangers ou Birmans , ne fussent molestés en aucune manière, etc. » L'empereur écouta la lecture de la requête , tendit la main pour la prendie, la lut, et la ren- dit à son ministre sans prononcer une seule pa- role. Il avança de même la main pour saisir un traité religieux en langue birmane, composQ par les missionnaires ; il en examina les deux premières sentences , qui établissent l'unité de Dieu, et d'un air indifférent et presque dédai- gneux, jeta le livre à terre. Peu après, Moung- 5o4 AINNALES Zah interpréta dans les termes suivans la vo- lonté de son maître : Pourquoi demandez-vous une telle permis- ' sion? Les Portugais, les Anglais, les Musulmans et les peuples de toute religion , n'ont-ils pas une pleine liberté de célébrer leur culte selon leurs coutumes respectives ? A l'égard de votre pétition , S. M. ne donne aucun ordre. Quant à vos livres sacrés , elle ne sait qu'en faire ; re- prenez-les. » L'empereur se leva de son trône , s'avança vers l'autre extrémité de la salle, et là s'étendit mollement sur un superbe coussin , pour entendre de la musique. Le sort des missionnaires étoit décidé ; ils re- connurent que le gouvernement de ce pays n é- toit pas plus favorable au christianisme que ce- lui de la Chine; que l'empereur ne permettroit pas qu'aucun de ses sujets professât une reli- gion difTéren'e de la sienne : en conséquence, ils retournèrent à Rangoun. Lin de Nouvelle-Zélande* Nous possédons depuis long-temps ce pré- cieux végétal , que la marine anglaise considère EUROPÉENNES. 5o5 comme une de ses meilleures acquisitions. L'ami- ral baron Hameliii Tavoit rapporté en France, au retour de rexpëdition du capitaine Baudin, voyage où il commandoit un navire. On lit, dans un rapport fait à Tamirauté de Londres , que la fdasse provenant des feuilles de ce phormium est infiniment supérieure aux meilleurs chanvres connus , surtout pour la confection des cordages , et que la nation qui , la première, en gréera ses vaisseaux , aura de grands avantages sur toutes les autres. Malheureusement on n'a encore cultivé chez nous le lin de Zélande que comme une plante d'agrément; on ne la propage encore que par ses caïeux^ moyen presque nul pour une exploi- tation en grand. Ce n'est pas qu'elle n'ait fleuri quelquefois dans les provinces méridionales; mais il paroît qu'elle n'avoit jamais donné de graines. Enfin , M. Robert, directeur du jardin botanique à Toulon , a eu la satisfaction devoir cette plante, si vantée dans les ports anglais, donner des fleurs à la fin de mai, et successivement sa graine, qui est parvenue à la plus parfaite maturité. Heureux de ce résultat , M. Robert vient de la publier dans le Bulletin de la Société d'Agri- 2. 20 Oo6 ANNALES culture du département du Var. (4". année, n\ i40 A sa fleur d'un jaune verdâtre, et approchant, par sa forme, de la fleur des aloès, succède une capsule trigone d'environ deux pouces de long^ et qui noircit en mûrissant. Ce joli fruit est in- térieurement divisé en trois loges, dont chacune renferme de dix- huit à vingt semences. La plante a l'aspect des iris, et j^rincipale- ment de celui des marais ; mais ses feuilles sont plus grandes et d'une jjlus forte consistance. La Nouvelle-Zélande est située presque à nos antipodes; sa latitude entre le 34°. et le 48% de- ^ré correspondant parfaitement avec celle de la France. Il y a donc lieu d'espérer que ce précieux pko7mïum s' acclimaier a. chez nous, et dès-lors nous pourrons , par des expériences en grand , nous assurer si les Anglais n'exagèrent pas ses qualités textiles. EUROPÉENNES. So/ Suite sur le progrès des Cultures de nos colonies de Cajenne et du Sénégal, CAYENNE. Le capitaine d'un navire de commerce, tler* nièrement arrivé de Cayenne à Nantes , a donné sur cette colonie les détails suivans : Cayenne, déjà considérable , augmente d'une manière sensible dans ses revenus. Chaque habitant travaille avec activité à la prospérité de son habitation , et accroît chaque année ses productions. Des milliers de jeunes girofliers plantés dans différentes habitations , donnent à croire que, dans quatre à cinq ans , cette ré- colte pourra augmenter de moitié. On s'attache aussi beaucoup à planter du roucou depuis la hausse de cette denrée. Le poivre, que Ton y cultive en très-petite quantité , ne fournit point encore à l'c^porta- lion. Le café , qui jusqu'à ce moment-ci avoit peu augmenté , commence à prendre faveur , et déjà 20. 5oS ' ANNALES plusieurs navires en exportent en plus grande quantité. Depuis les machines à vapeur , le sucre a considérahlenient augmenté , elles navires, qui autrefois étoient oLligés de prendre des pierres , trouvent maintenant assez de sucre pour se lester. Il est juste d'ajouter que l'essor donné aux cultures doit être attribué en grande partie aux encouragemens de toute espèce qui ont été accordés à la Guiannc française par le Gouver- nement, dont les vues sont, au reste, parfai- tement secondées , à cet égard , par le zèle et l'activité du nouveau commandant de la colonie. Détails sur le SénégaL Un capitaine de la marine marchande , ré- cemment arrivé du Sénégal , donne sur l'état de cette colonie les détails suivans : Le Gouvernement local est doux et paternel, et son chef s'occupe sans relâche du honheur de ses administrés. Grâces à son zèle et à son activité , la colonisation voit diminuer de jour EUROPÉENNES. SoQ en jour le nombre de ses de'lracteurs , et les bords du Sénégal seront bientôt couverts de plantations en sucre, coton, cafc, girofle, ba- nanes , etc. Le même capitaine ajoute : J'ai mangé à Ricbavd-ToU , jardin du Gou- vernement, de bonnes cannes à sucre, d'excel- lentes figues-bananes; j'y ai vu des potagers immenses, et presque tous les arbres fruitiers de France dans un état de végétation très-satis- faisant. Les figuiers, câpriers, pistacbiers , oli- viers, grenadiers, jujubiers, etc., tirés de la Provence, et que j'avois, à la fin de i823, portés dans la colonie pour le compte du Gou- vernement , donnoient déjà à mon départ les plus belles espérances. A Dagnan , il y a un jardin que l'officier fran- çais commandant le poste fait cultiver, et qui est destiné à la garnison de ce fort. Les pommes de terre y sont délicieuses. La terre, dans ses endroits éloignés de Saint- Louis de trente à quarante-cinq lieues , n'est point du sable , mais un résidu fécond des di- verses coucbes que dépose le fleuve en se reti- rant , lors de ses débordcmens. 5jo annales Quercitrons acclimatés auprès de Paris, Il y a quelques années que M. André Mi- chaux, connu par un beau travail sur la Flore ^américaine , qu'il a fait .à la suite d'un voyage en Amérique , entrepris par ordre du Gouver- nement, fit venir une grande quantité de graines recueillies avec soin aux Etats - Unis , et parmi lesquelles étoient celles de plusieurs espèces de noyers et chênes , entre autres du quercitron [quercus tinctoria). Il proposa à M. D'André, intendant des do- maines de la Couronne, de semer celles-ci dans les parties du bois de Boulogne dévastées en i8i5 par les troupes étrangères. D'après le con- sentement de M. D'André, M. Michaux fit^ les 17, 18 et 19 février 1818, un semis dans un ter- rain d'un hectare et demi ( environ quatre ar- pens), situé près de la porte d'Auteuil, sur la droite du chemin de Boulogne. Au mois d'oc- tobre suivant , on comploit plus de 5o mille plantes de diverses espèces. Dans le courant de l'été 1819, on vit plusieurs jets qui avoientcinq EUROPÉENNES. 011 pieds et demi de hauteur : ce furent surtout les quercitrojis qui se développèrent avec cette vi- gueur. On compte j^Soopieds de cette seule es- pèce de cliène. M. Michaux, ayant essayé de teindre avec 1 esjeuncs pousses, obtint une cou- leur jaune , assez belle pour le convaincre que le changement de climat u'avoit point altéré le principe colorant du quercitron. Le quercitron s'élève à quatre-vingts pieds ; son bois est excel- lent pour la construction, cl son écorce sert tout à la fois au tannage et à la teinture. ARBRES lORESTlERS. »««M Disette y et destruction des Bois» M. T. Y. Gatros, l'un des plus savans mem- l)res de TAcadémie rovale de Bordeaux et de la société Linnéenne de la même vilio , ayant adressé à M. Laterradc, directeur de cette der- nière société , une lettre pleijie d'intérêt sur les cu'bi es forestiers, nous nous empressons do l'in- sérer dans les Annales Européennes , comme une nouvelle preuve de la nécessité d'établir au plus tût la Socicié de Jructificalion gér.érale ^ 5l2 ANNALES seule capable de réparer les maux faits à la France , par l'excessif déboisement des forêts , sans être à charge à l'Etat. Cette lettre est celle d'un praticien très-éclairédans toutes les parties de l'agriculture, ainsi qu'on pourra s'encon- vaincre. Mon SIEUR Depuis long -temps les observateurs et les amis de leur patrie ont vu avec peine la négli- gence et l'égoïsme concourir ensemble comme de concert à la destruction des bois , dont la disette se fait de plus en plus sentir, et nous rend tributaires de la Norw^ège (i). Le grand Colbert, vers le milieu du xvii*. siè^ cle, avoit pensé à remédier à ce mal; mais ses vues furent négligées après lui , jusqu'à ce que M. Trudaine, autre administrateur zélé, fit dé- (i) On peut ajouter à la Norwègela Suède et la Russie; car il y a en ce moment même , 9u port de Crousladt , trois bâlimens de guerre français , dont la destination est de pren-; dre des chaigemens de chanvres et de bois de construction pour la marine. Il est triste de voir que la Fiance , qui dç- vroit pos^éder ces matériaux dans la plus riche abondance , soit réduite depuis de trop longues années à faire le sacri- fice de ses trésors pour les tirer des pays étrangers. ( Noie du Rédacteur, ) EUROPÉENNES. 5l3 cider qu'il seroit etaLli , aux frais du Roi , des pépinières sous la dcnominaiion de pe'pinières royales. Elles furent établies , en effet , dans plusieurs provinces du royaume, particulière- ment dans celles où il étoit le plus difficile de se procurer des arbres forestiers. Ces dispositions très-utiles ne furent pas sui- vies dans les provinces éloignées de la capitale ; les pépinières, qui ne dévoient être plantées que d'arbrea forestiers, le furent d'arbres fruitiers et d'agrément, ce qui ne remplissoil nullement le but proposé ; et les plantations des routes , qui dévoient être garnies d'arbres tirés de ces pépinières , furent abandonnées. Non-seulement les plantations des routes , mais l'encouragement aussi fut abandonné. Une des dispositions de l'ordonnance qui avoit auto- risé ces pépinières , vouloit qu'il fût fait gratui- tement aux propriétaires des livraisons d'arbres forestiers , tant pour les remplacemens que pour engager ces mêmes propriétaires à faire des plan- tations nouvelles, et par-là leur donner le goût de ces plantations. Il y avoit une de ces pépinières h. Bordeaux , et la direction m'en fut confiée en 1786. Je n'y trouvai effectivement que des arbres fruitiers ; mais M. Lecamus de Neuville , qui fut en même 3l4 A>]NALES temps nommé intendant de la Guienne , et M. Brémontier, ingénieur en chef, e'toient les deux personnes de qui je devois recevoir des ordres. Leurs intentions étoient de faire re- vivre les ordonnances du Roi. Il fut convenu que je prendrois les renseignemens nécessaires pour connoître quels arbres il convenoit de cul- tiver dans l'intérêt général. D'après cela , je m'attachai à planter beaucoup de chênes , de châtaigniers , de frênes, de helres, de peupliers, d'ormes, d'acacias, etc., et toutes les espèces les plus négligées dans la province. Déjà l'on conuïiencoit à livrer de ces divers arbres aux propriétaires , en leur en faisant connoître l'uli- lilé, lorsque cette pépinière eut le sort de tous les établissemens publics; elle fut supprimée en 1791 , et la plupart des arbres n'étoieni en- core que de jeunes plants. Ainsi finit l'encouragement que l'on avoit en en vue de donner pour faire naître le goût des plantations, et détruire des préjugés très-nui- sibles à cette branche si utile de l'agriculture. Tel, par exemple, le faux raisonnement de quelques agronomes de cabinet qui ont osé dire que la plantation des chênes , des sapins et de plusieurs autres arbres, étoit absolument impossible, attendu qu'ils ne réussissoient pas. EUROPÉENNES. 5l5 Si celui qui, le premier, a mis celle erreur en avant, et qui a été' copie par d'autres, s'éloit donné la peine de sortir de son cabinet, et d'ob- server racme, aux environs de Paris, les belles plantations qui lui fournissent de l'ombre, il se seroit détrompé, et s'il avoit voyagé en obser- vateur, il eût vu de très-grands bois qui ont été transplantés de toute espèce d'arbres qui font de belles pièces ; il se seroit contenté de dire que , lorsque la terre le permet , les semis sont moins coûteux que les plantations, et qu'ils fa- vorisent la formation des forets. Il faut connoître la terre où l'on veut avoir des bois : dans les bonnes , on peut avantageusement faire des se- mis ; mais dans les fonds de grave aride et ser- rée , ou bien de tuf nommé alios , les planta- tions sont préférables , attendu que l'arbre ,. n'ayant plus son pivot entier, pousse des racines de tous côtés , tandis que celui qui auroit été semé en pareille terre, perd bientôt son pivot qui est son seul soutien , et à mesure que le pivot se gale, la tète de l'arbre se dessèclie et végète foiblement : c'est ce qu'on voit dans beaucoup d'endroits , sans se donner la peine d'observer d'où vient ce dépérissemem. Ces préjugés se sont proj)ag('s de manière à dégoûter jdusieurs propriétaires de faire des 3l6 ANÎ^ALES plantations dans les terres de qualités inférieures^ et de là une des causes de la disette des hois ;: disette qui se fait sentir dans tout le rojaume» Si les propriétaires connoissoient leurs intérêts, sans parler du bien public qui en résulteroit , non-seulement ils planteroient , mais leurs trou- peaux seroient gardés de manière à ne pas aller paître dans les bois dont la plupart se rempla- ceroient par les jeunes plants qui y naissent, par les graines que produisent les grands arbres , et qui sont rongés aussitôt qu'ils paroissent : voilà une négligence bien nuisible et cependant très- commune. Loin de remplacer les arbres que l'âge et divers accidens détruisent , on arrache les bois pour employer la terre à toute autre culture; de sorte que, depuis trente ans seule- ment, le bois à brûler a acquis une valeur pres- que double. J'ai payé, en 1791 > \q /àissonnate de très-bon bois l\0 francs le cent ; il se vend à présent 70 à 80 francs , ce qui ne m'élonne pas et n'étonnera personne; car, si Ton veut jeter un coup-d'œil dans le marché au bois, et observer combien de racines il s'y porte, on y verra la preuve des arrachemens continuels qui, joints à la négligence dont il est parlé plus haut, nous menacent d'une rareté effrayante pour la génération qui nous suivra. EUROPÉENIÏES. 3l7 La Noîwège elle-même commence à nous faire payer plus cher les Lois qu'elle nous four- nit , parce que les forets qui avoisinent la mer s'épuisent, et que, par conséquent, le trans- port au rivage devient plus coûteux. La France a dans son sein tout ce qu'il faut pour éviter cette disette ; il existe dans beau- coup de provinces des terrains vagues qui pour- roient facilement être convertis en bois , et je pense que des capitalistes qui desireroient laisser à leurs descendans une fortune assurée , pourroient le faire en se livrant à de grandes plantations de bois. ( Nous entendons , sous la dénomination de plantations, toutes les manières propres à multiplier les arbres forestiers. ) Le département de la Gironde offre, à cet égard, de grandes ressources , particulièrement dans la partie connue sous le nom de Landes , petites et grandes. Ces terres , qui ont été discré- ditées par de fausses opérations qui y ont été en- treprises , sans la connoissance préalable du ter- rain et du climat, n'en sont pas, pour cela, mau- vaises , et les bois qu'on y a plantés sont beaux, malgrél'abandon qu'en ont fait leurs premiers maîtres. La commune de Ceslas fut une de celles du département où se firent de grandes entre- prises , dont deux des plus étendues furent mal 5l8 ANNALES dirigées par le même homme. L'un des proprié- taires , habitant Paris, confia la conduite de rétablissement qu'il avoit intention d'y faire , à un ancien maître-d'hôtel , qui vint de la capi- tale pour s'établir dans les Landes, et crut devoir convertir cette grande étendue de landes en allées d^'agrément et en grands jardins _, sans penser à autre chose qu'à la beauté du coup- d'œil. Tout fut fait à grands frais, et peu de choses réussirent. Ce premier propriétaire étoit M . Bois- martin. Un de ses amis, M. Jarry, habitant aussi Paris, fit une acquisition dans le voisinage du premier domaine , et se servit des mêmes gens pour l'arrangement de sa propriété ; les mêmes fautes furent commises , et beaucoup d'argent dépensé presque en pure perte, dégoûta ce dernier qui se défit du domaine appartenant à présent à M. Mahiz, habitant de Bordeaux. La conduite du premier propriétaire a servi de règle au second : les fautes ont été réparées autant que possible , et ce bien est aujourd'hui d'un bon rapport. Voilà des exemples de ces entreprises qui ont jeté une grande défaveur sur les Landes , et qui ont nui à la plantation des bois qui dévoient être la meilleure comme la plus sûre ressource des entrepreneurs» EUROPÉENNES. ôig Il n'est guère possible de trouver dans les Landes une étendue un peu considérable qui soit tout-à-fait dénuée de bois , particulièrement de cbénes que les bestiaux broutent plusieurs fois chaque année, et qui cependant y exisient depuis des siècles ; ce qui prouve que le cliéne est comme indigène dans ces contrées. Il ne faut, pour se procurer du bois dans ces parties gar- nies que les habitans nomment broustey , que les couper près de terre, et empêcher, par des fossés , l'entrée des troupeaux , et bientôt les arbres s'élèvent avec vigueur. J'en ai dans ma propriété delaLandeduHaillart que j'ai soignés de celle manière depuis vingt ans; plusieurs ont acquis la hauteur de quatorze à quinze mètres (quarante à quarante-cinq pieds). Comme il se trouve beaucoup de places vides entre les par- ties de broustey , il est à propos de faire semer les glands, toutefois a])rès avoir défriché le ter- rain : avec les chênes on peut semer de la graine de pin [pinus niaritimus). Les pins qui en ré- sultent devront être coupés dès qu'ils seront en état de servir d'échalas pour la vigne, dont le produit paiera les frais etdéfrichemens. Aussitôt que les pins seront coupés, il faudra recéper les Jeunes chênes qui , se trouvant à l'aise, pousse- ront vigoureusement, et toute la pièce sera, par 020 ANNALES ce moyen , couverte en bois de chêne , espèce à laquelle conviennent les terres médiocres. Nous avons e'prouvé qu'il n'est guère de parties, toute mauvaise que puisse être la terre, où les chênes ne donnent au moins du bois de chauf- fage ; ce qui est un produit moindre à la vérité que si on avoil des pièces propres aux construc- tions; mais celles-ci se trouveront dans les meil- leurs terrains, et le bois à brûler paiera bien pour le moins et sa place et les soins qu'on lui donnera. Nous ajouterons un mot sur le frêne et Tormé qui sont, après le chêne, les arbres les plus pré- cieux , pouvant servir aux mêmes usages que lui, et étant préférablement employés pour d'au- tres. Ijefréne,/}'anixus excelsior, donne un bois très-élastique, et qui est, par conséquent, propre à faire des brancards de voitures ; il est aussi employé en menuiserie , et surtout par les tourneurs. L'orme , ulmus campestris y est l'arbre qu'on emploie le plus à faire des charrettes et des ins- trumens aratoires ; il est d'une utilité générale- ment connue. Ces deux espèces doivent être transplantées dans des terres un peu substan- tielles, et avec tous les soins que j'ai indiqués EUKOPÉENNES. 021 dans mon Traité des arhres fruitiers , ce qui seroit trop lon^ à répeter ici (i). Nota. Nous donnerons , dans un prochain numéro , une liste , faite par M. Catros , des espèces qu'il convien- drait de multiplier , tant pour les usages auxquels elles peuvent être employées , que poui* les avantages qu'of- frent leur culture et leur prompt accroissement. Chemin souterrain tras^ersant la Tamise. Une entreprise aussi admirable par son uti- lité que par sa hardiesse vient d'être conçue, et va être exécute'e à Londres par un Français. On ëprouvoit depuis long-temps la nécessite' d'une communication entre les deux rives de la Ta- mise , au-delà du pont de Londres , vers Tem- bouchure de la rivière ; mais l'éiection d'un pont étoit rendue impossible par l'alïluence et la grandeur des navires qui remontent sans cesse le fleuve dans cette partie de son cours. On ima- gina, il y a vingt-cinq ans , d'ouvrir un chemin souterrain qui traverseroit sous la Tamise; on commença même deux fois, et l'on parvint à (i) Un vol. iu-i2 : se trouve ù Bordeaux , ciiez l'auteur. 2 21 ^22.' AIN'ISALE*; pousser assez îoin celte entreprise ; mais on fut toujours obligé d'abandonner les travaux , en rencontrant dans le lit d'arcile où l'on creusoit , des fissures fort larges remplies de sable mou- vant , et donnant bientôt passage aux eaux de la rivière qui inondoient les galeries. M. Brunelle, célèbre par des prodiges de me'canique ^ et dont on doit regreiier que les rares talens ne soient pas consacrés à sa patrie , a résolu de reprendre ce projet abandonné , et de Texécuter par l'in- vention de moyens qui ne laissent point douter du succès. En conséquence , une compagnie a été formée ; et, dans l'espace de quelques jours, la souscription s'est élevée à /|,8oo,ooo francs. Il y a lieu de croirt que le parlement donnera , dans sa procbaine session , l'autorisation qu'exi- gent ces sortes de travaux. Ce chemin souter- rain , le premier qu'on aura pratiqué dans au- cun pays du monde, sous un fleuve tel que la Tamise , descendra aune profondeur de trente- quatre pieds au-dessous du lit de la rivière. Il sera formé de deux galeries arrondies, commu- niquant l'une avec l'autre par des arcades. Chaque galerie aura une largeur de treize pieds six pouces et une hauteur de quinze pieds; leur construction sera entièrement en briques ; leur largeur sera de trente-cinq pieds. IJnne des EUROPÉENNES. 325 galeries servira à l'aller des voitures, Tautre au retour ; toutes de^'i: seront Lorde'es de trottoir? pour les piétons. La pente du chemin n'excédera pas, aux approches du fleuve , quatre pieds sur cent ; et, sous la Tamise, la déclivité aura seule- ment trois pieds. On évalue approximativement à 624jOOO francs le revenu net que donnera le péage de ce chemin. Voilà l'une des merveilles que permet d'entreprendre l'état des sciences mécaniqvies, çt que permet d'exécuter l'esprit d'association- 91. 524 AIS'NALÊS Voyage aux glaciers de Chamouni , par le ^ sous'préfet d' Embrun (^Hautes-Alpes). Nous avons long-temps résisté aux sollicitations de plu- sieurs savans respectables qui nous pressoient de répondre a ce Mémoire singulier de M. le sous-préfet d'Embrun , parce que nous n'y avons vu , à notre grand regret , qu'une opi- nion tranchante et extrême sur des sujets , à la vérité assez graves sous le rapport de leur utilité générale , pour mé- riter d'être sérieusement et longuement médités ; mais un de nos collaborateurs plus véhément, et frappé de l'évidence du but qu'a ce Mémoire , de neutraliser l'effet des recherches fort importantes ordonnées par le ministère , dans le plus grand intérêt de l'Etat , a cédé au besoin de faire la réponse qu'on trouve ci-après , nous bornant , de notre côté, à placer quelques remarques en regard du texte , sans uous occuper des descriptions de simple curiosité locale , qui composent la plus grande partie de cette longue lettre ; notre intention n'étant point de sortir de l'ordre de nos travaux , ni de livrer combat , mais bien de continuer, au contraire, à servir sincè- rement la chose publique. EmbrUb , le 3i janvier i824> Monseigneur , Dans le Mémoire que j'ai eu l'honneur de présenter à votre Excellence, le \l\ fe'vrier i825, sur les questions météorologiques contenues dans sa circulaire du 26 avril 1821 , j'ai contredit de toutes mes forces cette opinion singulière : « que, » par suite des grands vides que les bois ont » éprouvés dans ces derniers temps, les saison» EUROPÉEjSNES. 325 Remarques. Les saisons ont-elles dévié de leur ancien cours astronomique? oui. Remarque-t-on dans les climats et les températures qui en dérivent plus de variabilité? oui. Les sources et les fon- taines ont-elles diminué dans la même propor- tion que les bois? oui. Les vents exercent-ils une influence réelle sur la température de l'at- 326 ANNALES w se sont dérangées ; que , depuis lors , les me- » téores aqueux (la pluie et la neige) tombent 5> moins régulièrement et sont plus rares ; » que les vents et les tempêtes sont plus vio- » lens ) que la grêle et les gelées destructives » de nos récoltes sont plus fréquentes; que ce » dérangement a fait encore que, de nos jours, « les froids d'hiver soiît plus longs et plus in- M tenses, et qu'enfin les glaces s'étendent vers >> les pôles et sur les Alpes, refoulant devant » elles la végétation . » , {a) Si votre Excellence a daigné jeter les yeux sur ce Mémoire, elle a vu que j'ai établi sur une multitude de faits avérés Combien peu EUi\Oi'L'i.-:s\i:s. 527 riemarijucs. mosplièrc?oui. Ce oui se répèie par tout culti- valcur réfléchi, et par tout homme qui ohserve la nature depuis une longue suite d'années. Si l'on daigne admettre qu'il V a eu uge har- monie primitive, à laquelle une simple roche m-étallique est appelée à concourir, il esl rai- sonnahle de croire que des agens incomparable- ment plus puissans, comme ces grandes masses de bois dont l'existence vitale et fortement at- tractive , ont du avoir une plus haute mission à remplir dans l'ordre météorologique; qu'à me- sure que cette puissance a été aftbiblie, surtout sur les sommets de nos montagnes, son action a dû décliner, et arriver, parles destructions suc- cessives , jusqu'à l'altération que nous croyons pouvoir déplorer aujourd'hui. Si les sublimes plans de la nature attestent dans leur ensemble une suprême sagesse, il est naturel de croire que tout ce qui s'en écarte doit nuire à riiomnie, et qu'il est utile de recher- cher les moyens de s'en rapprocher, comme du seul système qu'il peut être sage d'imiter. (a) Page 20 de la première livraison de ces Annales y la iJociétéZ^e/t^eV/^we des sciences natu- relles propose deux prix pour les Mémoires qui 528 AJSrsALKS ces graves accusations sont fondées ; elle a \n que, pour avoir été' répandues, e^ en quelque sorte accréditées dans certains journaux , dans quelques sociétés savantes, et jusque parmi les collaborateurs de son ministère , elles n'en étoient pas pour cela plus croyables ; et, bien qu il ne fût pas contesté que deux ou trois portioncules de terrain qu'on assure avoir été cultivées , et autant de sentiers sauvages prati- cables seulement trente ou quarante jours de l'année, eussent été, sur quelques points des Alpes, envahis et interceptés par les glaces, on n'auroit pas du tirer de ces envabissemens acci- dentels des inductions aussi alarmantes , comme on l'a fait. Du moins, en ce qui concerne les envabisse- mens des glaciers du département que j'habite, votre Excellence a vu que j'ai mis hors de doute que ces sortes d'accidens, loin d'y être causés par suite d'un refroidissement dans sa tempéra- ture , étoient dus au contraire a un excès de cha- leur; et dès-lors, partant de ce principe incon- testable , que les glaciers de tous les pays se for- ment et s'étendent par l'effet des mêmes lois na- turelles, j 'a vois jugé les envahissem^ns des autres glaciers des Alpes par analogie avec ceux des nôtres, et j'en avois nécessairement conclu que 9>- EUROPÉENNES. ?)2Q Remarques. lui parviendront sur les questions suivantes : 1°. Est-il vrai que les Hautes- Alpes de la Suisse soient devenues plus âpres et plus froides depuis une certaine série d'années? 20. Les partisans de l'opinion affirmative al- lèguent, diaprés des monumens historiques y que des pâturages ont existé dans les lieux élevés, aujourd'hui stériles; que les arbres ont aban- donné des hauteurs autrefois boisées; que la ligne des neiges est moins élevée ; que les gla- ciers sont plus étendus ' Il s'agit d'examiner ces faits , de chercher s'ils tiennent à des accidens locaux , ou s'ils forment un système général , etc. Les Suisses sont naturellement flegmatiques et réfléchis : comme il s'agit ici de l'observation d'une chose qui est constamment sous leurs yeux^ qui intéresse immédiatement le bonheur local, on doit les croire bons juges dans la ma- tière. Nous avons constamment observé dans ces Annales que c'éloit par erreur qu'on avoit com- prisdans les questions météorologiques adressées aux administrations départementales , celle de V extension des glaciers , parce qu'il n'en exi^e point de celte nature en France, et que pareillo 55o A]NZ>AL£S les choses se passoient ailleurs comme chez nous. {b) Que si des physiciens , des ecnvains cé- lèbres et autres témoins oculaires d*envahisse- mens de cette nature sur d'autres points des Alpes, en avoient conçu de si vives inquiétudes pour la végétation , c'étoit par la raison que , trop préoccupés de leurs craintes, et d'ailleurs trop confians en des traditions populaires, ils avoient pris de fausses apparences €t des rapports inexacts pour des réalités, et qu'ainsi ils avoient embrassé l'erreur sans en approfondir les causes; que rien, par conséquent, n'étoit moins prouvé que le prétendu refoulement de la végétation. Enfin, votre Excellence a vu que si , dans notre département, quelque chose aujourd'hui avoit changédans ses cultures, j'entends dans ses cul- tures les plus rapprochées , et, pour ainsi dire, ÈtllOPÉENNES. 33 1 Ptemarques. question qui sembloit embrasser une opinion extrême , devoit donner lieu à des erreurs sys- tématiques, et intervertir l'ordre des recherches éminemment utiles que la circulaire ministé- rielle avoit en vue. C'est au contraire sur le vaste théâtre de la nature entière, et non sur un point unique des Alpes que se trouvent les témoignages irrécu- sables et les solutions aux hautes questions po- sées. (b) Les traditions populaires ne sont jamais à dédaigner par l'homme qui cherche sincère- ment la vérité d'un fait qui est à la portée de tout le monde : ces traditions, lorsqu'elles sont relatives à la marche de la nature, ont souvent le mérite d'éclairer l'observateur attentif, de lui servir de guide , et de le conduire par analogie à des découvertes qui l'étonnent souvent lui- même : mille exemples confirment cette vérité. Quant au succès des cultures dont il est ques- tion ici , on doit remarquer que, s'il y a un lieu sur la terre où les récoltes doivent avoir une sorte de stabilité, c'est précisément au pied de ces in- vulnérables boulevards que la nattire a élevés en faveur d'une partie de notre continent , pour dis- penser ses élénlens de fécondité sur chacvine des 332 ANNALES riveraines de ses glaciers, c'etoit plutôt en bien qu'en mal. Ici , Monseigneur , je vous dois l'aveu qu'à l'ëpoque où j'ai soumis à votre Excellence mes réponses aux questions de la circulaire précitée , bien que très-convaincu de la justesse de mes observations sur nos glaciers, et des inductions que j'en avais tirées à l'égard des autres, je ne me dissimulois point qu'on pouvoit me repro- cher d'en avoir trop généralisé l'application, en l'étendant à tous les glaciers des Alpes sans ex- ception ^ qu'on pouvoit avec une apparence de raison me reprocher encore d'avoir un peu trop légèrement infirmé des témoignages qui sem- bloient être par leur gravité à l'abri de mes ré- cusations , surtout n'ayant pas vu de mes propres yeux, comme les témoins récusés , les envahis- semens dont ils avoient jugé utile d'entretenir le public; ce qui, j'en conviens, me plaçoit dans une position assez fatigante pour m'inspi- rer le projet d'en sortir. Aussi me suis-je cru dans l'obligation de visiter, sinon tous les gla- ciers des Alpes convaincus d'envahissemens, du moins d'en voir quelques-uns des plus remar- quables; et c'est lace que j'ai réalisé l'été der- nier. EUROPÉENNES. 333 Remarques. faces de celte superbe et vaste chaîne de mon- tagnes. Nous plaçons ici ce que deux préfets e'claires ont dit sur les dcpartemens des Hautes- Alpes et du Mont-Blanc. M. de Bonnaire, pre'fet des Hautes -^ Alpes , 1804.: « Le climat est froid ^ parce que le vent passe sur des pics élevés , où sont amoncelées des glaces éternelles. L'hiver dure long-temps ; la tempéra" ture varie dans la même journée; la grêle me- nace jusqu'à l'instant des moissons. " Les torrens sillonnent les flancs des monta- gnes ) au moindre orage , ils grossissent , ils grondent comme la foudre , roulent des rochers et renversent tout \ ils menacent les villes et les villages, et couvrent les environs de ruines et de débris. » Il y a des villages qui, depuis peu, ont perdu la presque totalité de leur territoire. w La plupart des montagnes étoient , il n'y a pas long-temps, couvertes de belles forets; aujour- d'hui leurs sommets ne présentent plus qu'une nudité affligeante, que des rocs décharnés et stériles ! » Par tout on a défriché sur le penchant des 35/|: ■ AW INHALES C'est donc, Monseigneur, de ce que j'ai vu autour des glaciers de Chamouni que je viens entretenir votre Excellence. J'ai préféré visiter ces glaciers à tous autres, par le double motif qu'ils sont plus rapprochés de ma résidence , et qu'ils réunissent l'avantage, quant à la question qui m'occupe , de descendre de la montagne la plus élevée et la plus froide de l'ancien continent. Il m'est venu dans la pensée que si , des observa- tions que j'allois recueillir à Chamouni, j'obte- nois la certitude que les glaces de cette vallée avancent et reculent alternativement, je pourrois alors concevoir l'espérance de mettre hors de toute discussion cette grande et rassurante vé- rité , que l'ordre et la marche des saisons sont tels encore aujourd'hui qu'ils ont de tout temps existé. Maintenant permettez. Monseigneur, que je dise à votre Excellence le résultat de mes ob- servations à Chamouni. Ce que j'ai à lui exposer ne sera pas long , et je le ferai le plus briève- ment qu'il me sera possible. Et d'abord j'obsei-verai à Votre Excellence qu'à peine ai- je été introduit jusqu'au premier village de cette vallée (les Grias) , et ausstiôt que jf'ai pu l'apercevoir dans son ensemble, la pre- Tr?'-' TZL'UOPÉliNNES. 53 Remarques. montagnes; des ravins profonds les sillonnent; les torrens se précipitent avec fureur : ils entraînent avec eux la terre végétale ; ils inond-ent et en- combrent les valle'es. L'âme est navrée du spec- tacle que pre'sentent aujourd'hui les vallées des Hautes- y^lpes. Le hois manquera bientôt pour la consommation , et il n'y a jusqu'à présent aucun moyen pour y suppléer. u Dans le canton de Grave on ne se chauffe déjà plus qu'avec de la bouse de vache séchée au soleil, j^ Départemen t du Mont-Blanc ( 1 796) . Les administrateurs du département disent : « Nos montagnes et nos collines, jadis cou- vertes de bois, n'offrent plus, par les défriche- mens , que des rocs décharnés et des terres in- cultes, « Chaque année maintenant nous éprou- vons des sécheresses extrêmes. Les plaines cul- tivées sont périodiquement inondées et couvertes de graviers. Pour l'espoir d'une ou deux récoltes, leshabi tans réduisent en landes stériles des terres propres aux bois. Les chèvres ici sont plus nom- breuses que les liabirans. » '7 7 et ' «^^O A»]NALES , mière chose qui m'a frappé, c'est sa position to* pographique, relativement au Mont-Blanc et aux glaciers qui en descendent. En effet, elle se trouve rétrécie entre deux chaînes de montagnes opposées qui , sur ses deux bords, se projettent presque verticalement à de très - grandes élévations. L'Arve, impétueuse comme toutes les rivières qui coulent des Alpes, partage son terrain cultivé en deux parties fort inégales, dont la plus grande se trouve à gauche. Sa longueur , à partir du point où cessent en haut ses cuhures , jusqu'au fond de la paroisse des Onches en bas , est d'environ six lieues , et sa plus grande largeur, prise vis-à-vis le glacier des Bois, n'est tout au plus que d'une demi-lieue. • Les deux chaînes de montagnes qui bordent cette vallée sur ses flancs , se terminent vers son extrémité inférieure , la chaîne de droite par le Mont-Breveu , et celle de gauche par le Mont- Blanc. Elles se dirigent du nord-est au sud- ouest , sur deux lignes à peu prés parallèles, l'espace de cinq lieues ; ensuite elles tournent brusquement à l'ouest , se rapprochent, et finis- sent par ne former qu'une gorge tellement «troite vers l'endroit où l'on rencontre le port Pelissier , que le chemin qui conduit dans la r.UROPKE^NES. 337 Remarques. Rapport de M. Saussay, préfet en i8o4. « Les forets formoient avant la révolution une des principales richesses; mais, après avoir e'tc de'cimees par les agens de la marine, elles ont été long-temps abandonnées à la plus entière dé- vastation : la coignée a frappé partout ; l'armée des Alpes et les incendies ont dépeuplé des forets immenses; on a même détruit jusqu'aux moyens de reproduction. » La loi du 10 juin 179^, sur le partage des communaux, a fait dépeupler les forets; les af- fouages n'ont lieu qu'au préj udice des montagnes voisines : delà vient la fréquence des avalanches ^ des torrens et des éboulemens de terres. » Voilà des faits positifs, d'une évidence qui éclaire sur la situation physique du pays , qui fait l'objet du Mémoire auquel nous répondons. Les administrateurs qui les ont fournis, se sont tout simplement et patriotiquement attachés à examiner et à indiquer les causes visibles des maux qui frappoicnt leurs administrés dans la source de leur véritable bien-être : car le bon- heur ou la misère deshabilans des hautes mon- tagnes dépend de l'existence ou de la non-exis- tence dé grands bois ; toute leur aisance peut se calculer sur cette échelle : la nature , qu'il sera 2. 22 538 V AIN N AL ES vallée , et l'Arvc qui en sort , roccupent en entier. C'est ici le cas de faire remarquer à Votre Ex- cellence que la chaîne de gauche ou chaîne më- ridionalcj je veux dire celle qui compte le Mont- Blanc et ses aiguilles parmi ses montagnes, est, dans toute sa longueur , de beaucoup plus haute que celle qui lui est parallèle ; que, par consé- quent, son ombre couvre une très-grande partie du jour, la portion de terrain cultivé comprise entre la rivière d'Arve et le bas du revers sep- tentrional de cette chaîne. C'est aussi de la même chaîne que descendent les cinq principaux gla- ciers cjui débouchent dans la vallée. EUUOPÉENNES. 050 Remarques, toujours prudent de consulter, avoit ainsi établi les choses. Mais les réponses de tous les de'partemens montagneux de la France (et la plupart sont proportionnellement dans ce cas) s'accordent unanimement avec les tristes remarques qu'on vient de lire au sujet de ceux des Hautes- Alpes et du Mont-Blanc y sur le funeste effet des dé- boisemens , et dans lesquelles on signale comme suites irrécusables : i° la diminution dans les abris contre le soleil et les vents; 2» l'altération des climaturcs et Textréme variabilité des tem- pératures ; 5<^ le tarissement graduel des sources qui vivifient les productions de la nature, et ga- rantissent le dessèchement de la terre ; 4° 1^ <^é- chirement du sol , l'entraînement de la terre végétale et les décombres des montagnes dans les vallées, par l'échappement instantané des eaux de pluies, des orages, et de la fonte subite des neiges ; 5° la diminution forcée du bétail , la fuite ou l'extinction même des animaux et des oiseaux forestiers; enfin, un pays jadis riant, productif, animé de tous les charmes de la na^ ture, transformé en une terre de tristesse, de regrets, de privations et de souffrances. Des faits de cette haute importance, attestés 22. 5/|0 AJSNALES (c) La disposition des moiilaj^nes qui bornent et ombragent celte vallée vers son midi, sa haute élévation au-dessus du niveau de la mer, la ri- vière d'Arve sortant des glaciers du Tour et de Largentière , qui , d'une de ses extrémités à l'autre , la sépare en deux ; l'Arveron et les autres affluens de l'Arve qui la baignent et la EUROPÉENNES. 3/|.l Remarques. sur tous les points de la France, et qui sont le résultat de l'examen fait par des magistrats éclaires, par des sociétés savantes , par des ob- servateurs instruits , ont commencé à soulever le voile qui nous déroboit la vérité. Ces investigations intéressantes, commandées par la sollicitude du ministère^ qui ont eu à sonder les nombreuses plaies faites a la nature , dans notre beau royaume , dont le système physique , altéré et frappé de langueur dans le découronnernent de nos montagnes , ont pour but de rétablir successivement ce qui a été ; de recréer de nouvelles existences sur des sols où la vie est éteinte ; de reporter la fé- condité dans nos eaux vides et délaissées ; d'à- briter tous nos bassins pour stabiliser dans nos climats beaucoup de végétaux soufFians et prêts à nous abandonner; enfin, ce buc important est de ne pas laisser le moindre espace sans l'enrichir de productions utiles. (c) Le Mont-Blanc^ point culminant des Alpes, a reçu de la nature un caractère d'ini- muabililé que rien ne peut heureusement al- térer, et que doit partager tout ce qui existe sous sa colossale influence. La vallée de Chamounî , appartenant à cette catégorie particulière , nous paroît un observatoire mal choisi pour juger, 54^ AISNALES / coupent par son travers en vingt endroits diffe'- rens ; enfin, ses e'normes glaciers, dont deux, et notamment celui àes Bossons , viennent se con- fondre avec ses plus basses cultures, j'ai pres- que dit avec ses habitations^ sont autant de cir- constances , comme on voit , qui y d'après le système que je contredis, devroient a tout ins- tant exposer ses productions végétales aux plus désastreuses influences. Cependant il n'en est point ainsi ; c'est , au contraire, dans la partie de soiv territoire qui s'étend du glacier de Taconnaih. celui des Bois, et que partage en deux celui des Bossons , je veux dire dans la partie circonscrite par la ri- vière d'Arve, et les hautes montagnes qui l'om- bragent vers son midi , qu'on admire les plus belles végétations qu'il soit possible d'imaginer. Ajoutons que le sol qui les produit est si fécond, que , fort long-temps avant que les sociétés d'a- griculture eussent agité la question des jachères, les hàbitans de Chamouni, inspirés par le seul instinct de leur bien-être , en avoient aboli l'u- sage chez eux. La végétation , en effet , est si peu refoulée à Chamouni , que l'assurance m'y a été donnée que, de mémoire d'homme^ jamais les récoltes EUROPÉEIVNES. 543 Remarques» ^3.r a?iûlogie , de ce point isolé et spécial , lout ce cpii peut ou doit se passer dans le monde phy- sique sur toutes les zones si varices de la terre. On ne peut même pas admettre ce théâtre de comparaisons pour les lieux les plus rappioche's dans la chaîne des Alpes elles-mêmes : car les effets et les phénomènes varient suivant la direc- tion des faces; et là elles sont innomhrables pour l'économie des eaux, de la végétation, de l'air, du chaud et du froid des divers pays qui en dépendent. Les aspects ont un tel poids dans la balance des climatures, qu'on remarque que les faces des montagnes exposées au midi diffèrent de cinq , six et huit degrés avec les faces opposées, même dans les pays méridionaux. Lorsque nous avons commencé , il y a déjà trente ans, à soulever les hautes questions de cette physique sin pie et très-apparente aux yeux de quiconque veut l'étudier sérieusement, et dans la vue surtout d'en déduire des obser- vations utiles à son pays, nous avons cherché les exemples sur toutes les parties de la terre de- puis long-temps habitées et connues , comme l'antique et déHcieuse Babylonie, la triste Pa- lestine , naguère la belle et fertile terre de 344 ANISALES n'y ont été si belles et si productives que celles des quatre années précédentes; et, pour ne parler ici que de la dernière, j'ajoute que nulle part je n'ai vu des blés, des légumes, des cban- vres , des lins , etc. , etc. , aussi magnifiques que ceux qu'on y ramassoit vers la fin d'août et les premiers jours de septembre dernier. Or, nous venons de voir que les cultures d'aucune vallée du mojide ne sont aussi rapprochées des glaciers que celles de Cbamouni. Mais une chose encore qui m'a paru digne de remarque , et que , pour cette raison , je ne dois point taire à Voire Excellence, est que, dans nos iVlpes , moins élevées et plus méridionales que celles de Savoie, la moisson s'y est opérée, l'été dernier , en sens inverse de ce qui auroit du é Ire : je veux dire qu'en i823 l'abaissement très-prolorigé de la température estivale de notre département a fait que la rcaturité de ses fruits n'a eu lieu qu'un mois plus tard que de cou- tume, tandis que, dans la vallée de Chamouni, les choses s'y sont passées comme a l'ordinaire ; ce qui corrobore ce que j'ai dit dans mon pré- cédent Mémoire , qu'en fait de météorologie , il ne faut pas conclure de ce qui arrive sur un point du globe, que pareille chose arrive éga- lement partout. EUROPÉEINNES. O^^ Remarques, Chanaan ^ aujourd'hui desséchées , flétries , dc'senehanlëes , et au sujet desquelles Buffon dit si cnergiquement qu'elles n'offrent plus que du sel et du sable ! Nous avons également parlé des vides stériles que montre maintenant l'Egjpte, célèbre par son ancienne fécondité; des grands déboisemens qui se sont opérés sur tous les beaux rivages de la Méditerranée; de ceux, déjà immenses, exécutés en Amérique , et de la destruction surtout d'environ neuf cents millions d'arpens de grands bois effectuée seu- lement en Europe. Frappé de la guerre que l'on continue à faire au plus magnifique ornement du globe , et cer- tain que, partout où le régne végétal a été dimi- nué avec excès, le dessèchement et la diminu- tion des eaux sont venus frapper la terre , nous avons osé présumer, d'après ce trouble répandu aujourd'hui dans toute la marche de la nature, que les grands corps de végétaux pouvoientbien avoir été créés en harmonie avec les mers, le soleil et les airs. Inspiré dans toutes ces recherchespar le sincère désir de les rendre utiles, et convaincu par une série de fails importans , dont beaucoup ne sont plus contestables; pénétré en même temps de l'idée que la France , qui ne possède plus que la 546 ANNALES Ce qui précède, Monseigneur, vous dit assez que je suis revenu de ce voyage si pénétré , si convaincu des vérités que jusque-là je n'avois pu que pressentir , que je cherche encore à m'expliquer comment il a pu se faire que, par- mi tant d'illustres savans , de philosophes et de voyageurs instruits, qui , dans l'espace de plus d'un demi-siècle , ont séjourné , parcouru et observé tout ce que cette vallée si riante et si curieuse offre de plus remarquable , pas un ne se soit élevé contre cette erreur, que les glaciers des Alpes refoulent la végétation , lorsqu'il suf- fisoit de l'attention la plus commune pour ren- contrer, à chaque pas , des végétaux pleins de vigueur et d'une taille gigantesque lui donnant un démenti formel ; lorsque , en un mot , il sufRsoit d'opposer à eux-mêmes ceux qui, dans ces derniers temps , ont le plus contribué à l'accréditer. En effet , ceux-là qui ont avancé et soutien- nent cette erreur , ne sont-ils pas en contradic- tion avec eux-mêmes , lorsque , dans la même relation , ils nous assurent d'abord avoir vu les glaces s'accroître , s'avancer , refoulant devant elles la végétation , et qu'ensuite ils finissent par nous dire qu'un pied sur la glace, et l'autre sur EUROrÉENNES. 3^7 Remarques» douzième partie de ses anciennes forêls, doit souffrir aussi dans l'altération de ses climats, dans ses eaux, et dans tout ce qui de'pend de ces deux puissans élémens de production, nous nous faisons un devoir de citer quelques faits bien observés , de nature à donner lieu a une solution du plus haut intérêt, et de laquelle peuvent découler des notions bien dignes d'être méditées. » Département de V Yonne, u Dans la partie du sud, les sécheresses sont extrêmes ; des villages considérables en sont réduits à faire des trajets de deux^à trois lieues pour aller chercher de l'eau. » A Courson , à sept lieues du chef-lieu , des * vieillards ont vu deuoc Tuaulins sur le ruisseau d'une fontaine qui ne coule plus qu'en hiver. tous les bois circonvoisins ayant été défrichés, M Les belles fontaines de Drujes ^ qui autre- fois ravivoientconstamment la rivière de l'Yonne, donnent à peine des eaux par trois bouches , sur onze qu'elles avoient il y a moins d'un siècle. >> Département de V Ardèche, « Le défaut d'humidité dans l'atmosphère du Coirou étend bien loin ses ravages : outre 3/, 8 ANNALES le plus frais gazon , ils se sont donné le plaisir de cueillir et de manger des fraises délicieuses. Je serois mal compris , si Ton induisoit des observations qu'on vient de lire , cjue les cul- tures propres au climat de Chamouni n'ont ja- mais à souffrir d'aucune intempérie. Sans doute, lorsqu'on éprouve , dans un lointain considé- rable de SCS glaciers , des froids extraordinaires et hors de saison, qui gèlent, détruisent en un instant l'espérance des vergers , des vignes et des moissons , il sei oit absurde de soutenir que les mêmes désastres n'arrivent jamais dans le voisinage de ces mêmes glaciers : aussi ne l'ai-je pas fait, parce que je suis convaincu que ces dé- sastres y arrivent également; mais je soutiens qu'ils n'y arrivent que précédés des mêmes causes, et non par la seule influence des gla- ciers. Je veux dire que les récoltes gèlent a Cha- mouni comme ailleurs , à la suite des vents qui renversent contre la terre les couches supé- rieures d'air glacial , et jamais sans cette der- nière circonstance : car il est de fait que , dans les temps ordinaires , le froid des glaciers, quel- que intense qu'on le suppose, ne porte par lui- même aucun dommage aux plantes qui croissent à côté d'eux; et ce qui n'est pas moins certain , EUROPÉENNES. "û^q Remarques, que la force végétative du terrain en souffre , il s'ensuit aussi que les bestiaux sont moins ahoti- dans, faute de nourriture; que, de temps à autre, on voit diminuer et même tarir tout-à-fait ccv- taïnes fontaines qui avoient toujours coulé. M De plus, comme les eaux ne sont nullement retenues par aucune végétation plantureuse, et qu'il n'y a point de filtration sous les terres , il arrive que les ruisseaux sont presque toujours à sec, surtout pendant la belle saison. »> Ce manque d'eau nuit infiniment à l'agri- culture et au coqjmerce , attendu que les nom- breuses fabriques en soie qui environnent le Coiron du côté de Privas et de Chomerac , sont quelquefois trois mois en été sans pouvoir tour- ner ; et tout cela est dû à son affreuse nudité, provenant des débois emens. C'est ainsi que la terre se trouve dépouillée de ce qu'on peut appeler la chevelure , qui en- treienoit l'humidité dans cette contrée ; partie des sources quon j apercevoit se sont taries, » Département du Haut-Rhin, « A cet état de choses ( effet du déboisement)^ succède ordinairement un temps tout-à-fait calme; la chaleur s'établit avec force ; les rayons c'est que, soit au printemps , soit en automne , lorsque, dans les Alpes et pays adjacens, il ar- rive que les fruits de la terre gèlent, non-seule- ment la froidure de l'air ambiant n'augmente point en intensité par l'effet de son contact avec les glaces , mais c'est l'air , au contraire , qui , étant alors beaucoup plus dépourvu de calo- rique que les glaces, absorbe du leur, et les re- froidit lui-même. Ce que je dis ici, Monseigneur, peut bien paroître un paradoxe aux personnes qui, n'ap- profondissant rien, jugent les événemens sur de trompeuses apparences ; et pourtant ce n'est qu'une vérité susceptible de la dernière évi- dence, comme Votre Excellence en convient, et comme il me seroit facile de le démontrer, si je ne m'étois imposé la loi de- n'être pas trop long. Si donc la froidure et la proximité des gla- ciers , par ces raisons seules, n'exercent aucune influence sinistre sur les plantes et les bois qui les entourent, sur quel fondement a-t-on pu les accuser de refouler la végétation? C'est , comme nous l'avons dit, qu'on a mab saisi les véritables causes de leurs extensions accidentelles; et, partant de cette première erreur, que les glaces ne s'étendent que par défaut de cbaleur, ils ont EUROPÉENINES. 55l Remarques. du soleil , réfléchis par les montagnes arides, sont dardés dans la plaine , et c'est en vain que Ton espère la pluie, naguère si abondante. Les neiges d^hiver, qui, faute d'abri, n'ont pu se con- server sur les montagnes , ont disparu; les sources se sont desséchées, faute d'aliment; la nuit est devenue aussi brûlante que le jour; et si, par hasard, quelques nuages paroissent sur l'horizon, ils sont bientôt repoussés par les vapeurs ar- dentes des montagnes. On ne peut nier que ces résultats ne soient dus à la diminution des forêts* » Ces observations s'appliquent naturelle- ment à tous les pays où les hautes montagnes ont été déboisées. » Département du Gard. « Le déhoisemfnt des montagnes a diminué la quantité d'eau dont le séjour auroit alimenté les sources qui autrefois ne tarissoient jamais, . et qui sont aujourd'hui à secdurant une grande partie de l'année. « Département de Vaucluse, «Le déboisement d'une partie des monta- gues fait que les neiges fondent plus rapide- 552 iVNiSALLS déduit de cela même que la végétation ëtoit re- foulée. Je serois encore mal compris , si l'on alloit croire que je suis indifférent à la destruction de nos bois. Non, certes ; leur destruction ne m'est point indifférente: aussi l'ai-j éprouvé dans une autre circonstance, autant que la chose a été en mon pouvoir. Mais, en reconnoissant avec toute la franchise qui me caractérise, et les causes de cette destruction, et les ravages déplo- rables qui , pour nos contrées , en ont été la conséquence immédiate, j'ai dû repousser avec la même franchise le système alarmiste que des hommes, d'ailleurs tros-estimahles, ont cru pouvoir établir sur elle. J'ai pensé que c'étoit assez des maux réels que la destruction des bois nous a faits, et de ceux dont elle nous menace encore, pour nous intéresser vivement à leur régénération, sans qu'il soit nécessaire de lui attribuer une influence idéale sur les saisons , et lui imputer des manx dont , à coup sûr , elle est innocente. EUROPEENNES. 355 Remarques. ment_, de sorte qu'au lieu d'alimenier les sources t elles ne forment plus, dans leur fonte rapide, que des torrens qui viennent désoler la plaine. ». « C'est sans doute ce qui a fait tarir une par- tie des fontaines de Moirmoiran et de Mellha- nis. M Département des Vosges. « Les sources , provenant des terrains aujcur- d'hui déboisés y éprouvent une diminution no- tabe, et tarissent même souvent. >» Département du Var, « Il n'y a plus de doute sur la diminution des eaux de sources ; l'expérience parle et les causes sont connues. Il est incontestable que les forêts influent sur l'abondance de ces eaux. A Carnoules, la plupart des sources qui existaient au pied de la foret de Brou , ont tari dès qu'elle a été détruite , et celles qui coulent encore ne coulent plus que faiblement. A Solliés-Toucas , deux sources ont tari par la même cause , et d'autres ont perdu de leur abondance. » Département de la Haute- Garonne, « Dans le moment actuel, la plupart de nos sources ont tari , et autrefois cette saison étoit 2 a3 35A ANNALES r .1 EUROPÉENNES. 555 Remarques. celle de l'année où elles se irouvoient les plus abondantes. Tout porte à croire que le déboise- ment des montagnes en est la cause, comme des longues sécheresses que nous éprouvons. » Nous devons observer ici que ce sont des préfets qui viennent de parler. Nous pourrions multiplier à l'infini les citations de ce genre; mais ces faits , constates par des observations lo- cales et positives , proclament assez, avec l'opi- nion déjà généralement prononcée^ que l'abon- dance ou la diminution des eaux qui portent la salubrité et la fertilité sur la terre, dépen- dent de V abondance ou de la diminution des bois, qui en font en même temps le plus bel or- nement. Cette influence attractive reconnue , qui est d'ailleurs si évidemment d'accord avec les lois conservatrices, il en résulte une solution qui em- brasse des concordances infinies , dans tout ce qui peut nous intéresser le plus immédiate- ment ; car, dès que l'on admet (ainsi que la na- ture l'a établi) que les grands végétaux qui as- pirent l'air, l'eau et l'électricité de l'atmosphère, sont les powvoyeurs des eaux nécessaires à la terre , alors leurs relations avec le soleil , les 33. 356 ANNALES {d) Voyons maintenant les particularités que pré- sentent quelques-uns des glaciers deChamouni, nous jugerons mieux ensuite des traits de simi- EUROPÉENNES. 357 Remarques, mers, les nuages et les vents, en découlent natu- rellement. A l'aspect de cette solution fort simple, une foret reçoit aussitôt le caractère d'une puissance mystérieuse et tutélaire qui étend son charme au loin , que nous devons cultiver plutôt que détruire , parce qu'elle nous protège contre les ardeurs du soleil et la violence des vents; qu'elle conjure et attire à elle les orages et la grêle ; qu'elle nourrit dans son sein mille êtres merveilleux qui nous sont utiles; qu'enfin, elle pompe du sein de l'atmosphère ces eaux fraî- ches et pures qui réjouissent la terre et ses ha- hitans. Si, à ces hienfaits qui découlent des forets , nous ne voulons plus nous obstiner à leur refu- ser celui, tout aussi réel, de briser, de modifier les venîs par leurs barrières élastiques; de ser- vir de paravens contre cette autre puissance , dont le trop libre cours comprime et atlire la température de l'air, nous trouverons que les forets nous assurent les deux plus grands biens : les eaux et les cUmais, {d)(lesfstèî7iey ainsi qu'on se plaît à l'appeler, tandis qu'il est tout simplement l'effet d'obser- vations fort naturelles, est^ comme on voit, bien 358 ANUALES îitude qu'ils ont avec les nôtres , et de ce que nous devrons craindre pour la végétation, ensup- posant même qu'ils soient susceptibles d'enva- hissemens ultérieurs; et, parce motif, exami- nons de préférence le glacier dit des Bossons y comme celui de tous qui , par sa position au milieu de la vallée, et l'aspect de sa masse im- posante j étonne davantage , inspire plus de crainte, et fixe plus particulièrement l'attention des voyageurs. Ce glacier vient sans interruption du Mont^ Blanc ; il s'attache par le haut , comme tous les autres qui descendent de ce mont fameux, à la coupole de neige qui sert de calotte à la protu- bérance dite Bosse du dromadaire, (Cette pro- tubérance que, par parenthèse, j'aurois eu grande envie de parcourir , mais sur laquelle aucun guide n'a voulu me conduire) ; cette protubérance, dis-je, autant que j'ai pu en ju- ger de l'éloignement où je l'ai vue, est entourée, dans presque toute sa circonférence , de pentes unies et très-ardues, lesquelles pentes, après une certaine distance du sommet de la coupole, de- viennent moins roides, et se terminent, tantôt en vastes plateaux , tantôt en vallons ou plutôt en ornières profondes, les uns et les autres légère- ment inclinés. • EUROPÉENNES. 5^9 Remarques* loin d'être alarmiste I Lorsqu'un édifice digne d'être conserve menace ruine , n'appelle-t-on pas un architecte pour le réparer et le conso- lider ? Si un malade illustre donne des inquié- tudes , les médecins ne sont-ils pas là pour scruter la cause du mal, et y appliquer les re- mèdes ? Mais, lorsque la nature, la plus illustre des malades , de qui dépendent toutes les exis- tences du monde, est couverte de plaies, et souf- fre des coups que nous lui avons portés nous- mêmes , ne seroit-il pas permis aux physi- ciens de sonder ces plaies , et de proposer les moyens de les cicatriser, au profit de la société entière, sans encourir l'épithète à' alarmiste ? Il y a sans doute quelque chose de fort alai- mant dans le mal qui existe : vingt millions d'arpens ravis à la vie \ des montagnes nagueres majestueusement parées , aujourd'hui tristes et nues; des milliers de fontaines éteintes; des séche- resses accahlantes ; des inondations ravageuses; des ruisseaux énervés ; les fleuves et les rivières sans ombrage, ne contenant plus que les der- nières fractions de nos poissons ; les habitans des bois et ceux des airs sans refuge ; les vents arrivant librement dans toutes les directions, altérant tous les climats , froissant l'ordre des 36ô ANIMALES C'esi sur ces plateaux , c'est dans ces ornières que s'accumulent les neiges qui tombent im- me'diatement des nuages, celles qui s'avala n- chent des pentes ardues dont je viens déparier, et celles que lesvents y pre'cipitent des aiguilles et autres points culminans. C'est là qu'elles gros- sissent en épaisseur, et que les pluies, suivies de froids violens, les convertissent ensuite en glaces très-dures. Mais ce que la partie supérieure du Mont-Blanc offre de plus admirable à l'égard de ses glaciers , c'est la disposition de plusieurs accidens naturels qui , placés vis-à-vis les vastes amas de glaces qui forment leur partie supé- rieure , les retiennent dans une sorte d'immo- bilité. Je veux dire que plusieurs roches du Mont-Blanc se projettent en saillies verticales sur le front de ces glaces, les dominent assez pour les empêcher de tomber directement au fond des vallées qui sont à sa base , et les obli- gent à couler dans les lits qui , de tout temps , leur ont été destinés. C'est donc de la coupole de neige qui couronne le Mont-Blanc, que ces glaces tirent leur ori- gine ; c'est des lieux plus bas où elles reposent en apparence^ que se détachent ensuite ces incom- parables et merveilleuses rivières de glaces plus EUROPÉENNES. 36l Remarques. saisons , variant et déshéritant journellement la température : voilà le tableau de l'éiat physi- (\\\e de la France; il n*est pas flatté, mais il n'est malheureusement que trop vrai. Si l'on daigne examiner les remèdes que l'on propose, on verra qu'ils ne tendent pas à démolir pour réédifier, mais bien à faire fructifier ce qui ne produit plus; à augmenter les produits là où ils sont insufTisans; à mettre en harmonie les productions de la France avec sa population ac- croissante; à établir enfin un équilibre réel entre les besoins et les jouissances de ses habi- tans. Tel sera le premier bienfait de cette grande régénération ; un ordre plus satisfaisant dans la marche des météores naîtra tout naturelle- ment et insensiblement de celui de ces travaux uniquement utiles. *i 4 362 ANNALES particulièrement connues sous les noms de gla- ciers de Taconnai et des Bossons , au Nord ; de Biannoçai et de Tacul ^ au Midi; c'est par les neiges hivernales qui tombent de leur surface, par les neiges que les vents y poussent et que les avalanches y versent ; c'est , en un mot , par ces simples jeux de la nature , qu'en même temps que ces glaciers s'éloignent de leur source, et se dissolvent dans leurs prolongemens inférieurs , ils réparent leurs pertes^ et s'entretiennent en permanence. Mais j 'aperçois que je m'égare; je reviens donc à mon sujet : Et je dis qu'à partir du point où le glacier des Bossons se dégage de grands dépôts de glace dont je viens d'entretenir Votre Excellence, il s'encaisse , et descend dans un ravin ou vallon rocailleux, dont les bords très-élevés le dominent dans toute sa longueur, et le chargent de leurs décombres : mais ce qui étonne et effraie en même temps, surtout quand on l'envisage de face, c'est la pente trcs-roide du ravin qui lui sert de lit. Cette pente, que je n'ai pas mesurée, mais que j'ai jugée par aperçu être au moins de 70 degrés d'inclinaison , semble en effet exposer ce glacier à des chutes rapides et instantanées, ainsi que EUROPÉENNES. 363 Remarques. 364- - ANNALES cela arrive à d'autres glaciers des Alpes , à ceux mêmes qui reposent sur des lits moins ardus que le sien ; et néanmoins le mouvement de gra- vitation de celui-ci n'est et n'a ëtë en aucun temps assez sensible pour alarmer les laboureurs ses voisins, puisque plusieurs d'entre eux n*ont pas craint de bâtir leurs demeures, je ne dirai jDas sur ses côtés et très-proche de son lit, mais encore sur la ligne de direction de son passage, s'il arrivoit qu'il se détachât tout a coup des masses supérieures pour descendre avec précipitation jusqu'à la rivière d'Arve. Que si l'on demande pourquoi, sur un plan si incliné, la gravitation de ce glacier est si lente, la réponse est facile : c'est, d'une part, que les Lords, et probablement le fond du ravin qui lui sert de lit, sont garnis d'aspérités saillantes; et, de Tauti'e, que ce ravin se rétrécit à mesure que le glacier descend : ce qui fait comprendre com- ment il est tenu en respect. (e) Une autre chose encore digne de remar- que, c'est que, sur une étendue de plus de demi- lieue , ce glacier descend entre deux massifs de très-beaux sapins de l'espèce pinus abies ^ qui paroissent si peu souffrir de son voisinage , que EUROPÉENNES. 365 Remarques. (e) Rien de plus simple que de voir prospérer ici le pin , parce qu'il y trouve le calme , le site et la température qui conviennent le mieux à Tespèce ; toutes les hautes montagnes de la terre en fournissent des exemples semblables. z' 566 ANNALES dans le nomtre, et suilout parmi les plus bas, il en est qui ont cent pieds de tige. Jusqu'ici je n'ai entretenu Votre Excellence que des parties supérieures de ce glacier, de la manière dont il se forme, et comment il se sou- tientpresque immobile sur des pentes aussi escar- pées que celles d'où il tire son origine. 3e vais le suivre maintenant dans sa partie inférieure, celle de toutes qu'on pourroit, avec quelque apparence de raison, nommer envahissante. (/) Je dis envahissante, parce que, du point où cette partie débouche des bois , jusqu'au point où elle finit , il semble , au premier as- pect , que l'emplacement qu'elle occupe dans la plaine de Ouches , a été ravi aux cultures de l'homme : mais ce n'est là qu'une erreur; et ce qui la cause , c'est que , ne considérant d'abord que sa position au milieu des terres arables de la vallée , on s'imagine aussitôt qu'avant l'occupa- tion du glacier , cet emplacement a dû être cul- tivé, comme le sont encore les terres adjacentes. Voilà sans doute ce qui a produit l'illusion des voyageurs qui ne l'ont vu qu'en passant. Exa- minant de plus près , et avec plus d'attention , ils auroient reconnu, comme je l'ai fait, que ce glacier est en jouissance du terrain qu'il occupe EUROPÉENNES. 36j Remarques. (/) La réponse a déjà été faite à cette manière de voir. 568 AKNALÊS * dès la plus haute antiquité, et très - certaine- ment à une époque de beaucoup antérieure à celle où les premiers hommes ont pris posses- sion du vallon de Chamouni, et qu'ainsi on peut affirmer , sans crainte d'erreur, que jamais ins- trument humain ne l'a sillonné. Comment, en efifet , se persuaderoit-on que le terrain , ou , ce qui est plus exact , que le ht actuel de cette partie du glacier a pu être an- ciennement cultivé, lorsque l'on n'aperçoit que le fond de ce lit; et les dunes qui l'encadrent sur les cotés et par-devant, ne sont autre chose que d'énormes entassemens de pierrailles qui débordent de plusieurs toises le niveau des terres latérales; pierrailles qui, à en juger par celles que le glacier continue de charrier, n'ont pu exhausser son lit et ses dunes que par la plus longue succession des siècles. (s) Q^^ ^'^^ ^^^ ^^^^ qu'à certaines périodes, les hommes l'ont vu s'avancer, il est vrai aussi que, dans d'autres, ils l'ont vu reculer. Mais ce qu'il V a de plus remarquable dans ce mou- vement de va et vient , c'est que ni la tradition, ni les hommes d'aujourd'hui ne peuvent attester l'avoir vu dépasser l'encadrement que forment ces dunes ou moraines; car on ne peut pas con- sidérer comme des envahissemens les chutes EUROPÉENlîfES. Z6g He/nanjues, (^) Tourner toujours sur un seul et unique pivot, pour un fait partiel et isolé , ne peut suf- fire à établir une doctrine générale. 3. 24 SjO ANISxILES accidenlelles de quelques blocs de glace que les chaleurs de l'e'te' de'lachent de ses flancs , et qui , tombant et passant par-dessus ses moraines la- térales , peuvent rouler et se re'pandre sur cer- taines portions de terrain cultivé, ainsi que cela est arrivé en 1784 ? au rapport de M. Bourrit ^ tome 3, pag. 122 de son Voyage aiijc ^Ipes. Ce qui est certain au moins , c'est que depuis fort long-temps on ne l'a vu s'approcher de la mo- raine inférieure qui le barre par travers dans toute la largeur de son front actuel , laquelle moraine semble n'exister là où elle se voit, que pour marquer la limite de ses excursions pri- mitives , et comme pour marquer également que ces excursions étoient plus longues aux temps antérieurs qu'elles le sont de nos jours ; puisqu'à partir du point le plus bas où l'on com- mence à rencontrer les pierrailles et roches nou- vellement descendues par le glacier jusqu'au point où se trouve la moraine transversale dont je viens de parler , les pierres et roches primi- tivement descendues et déposées dans l'espace compris entre ces deux points, sont couvertes de lichen et de mousse , et dans leui^ interstices croissent des fougères, des chèvrefeuilles, des sureaux à grappes, des framboisiers, etc. , etc. , ELR0PEE2« NES . Zj 1 Remarques, 24 Sja ANNALES qui altestenl visiblement que des siècles se sont écoules depuis que le glacier a restitué à la vé- gétation cette partie de son ancien lit. (Jï) J'ai prouvé , Monseigneur , que le glacier des Bossons, celui de tous les glaciers des Alpes, et peut-être du monde connu, qui, venant de plus haut, offre encore cela de particulier, qu'il descend beaucoup plus bas qu^aucun autre , n'avoit cependant point envahi les terres d'au- trui ; j'ai prouvé qu'il ne refoule ni les bois du Mont-Blanc, ses commensaux , ni les vergers, ni les cultures des hommes, au milieu desquels il existe et se décompose paisiblement ; enfin, j'ai prouvé qu'il ne foule que son propre bien : je veux dire les débris de rochers qui lui servent de lit en cet endroit ; débris qui , à n'en pas douter, sont l'ouvrage successif de ses marches et contre-marches périodiques, comme je l'ai déjà fait observer à Votre Excellence. Après l'épreuve que vient de subir le glacier des Bossons , ce qui me reste à dire à Votre Excel- lence concernant les autres glaciers de Cha- mouni , sera fort court et très-facile. Je pourrois même ne point lui en parler du tout ; car il me semble que les voilà tous suffisamment relevés du vague de l'accusation commune. Néanmoins , EUROPÉENNES. 673 Remarques, (11) Des ingénieurs géographes ont trouvé dans d'autres parties des Alpes des cabanes aban- données , parce que les neiges et les glaces les ont envahies. 574 'AI^NALÊS Suite du Rapport aux glaciers de Chamouni. comme me voici arrivé à celui des bois , autre- ment àildiXxMontanvert , et qu'on reproche à ce glacier d'avoir interrompu les anciennes commu- nications de Cormageur à Chamouni , je me crois en quelque sorte oblige d'examiner ce qu'il y a de vrai dans ce reproche. Cet examen, Monseigneur, fera donc l'objet des observations suivantes. Mais pour l'intelligence de ces mêmes obser- vations, je crois nécessaire, avant tout, d'esquis- ser à grands traits l'e'tendue et la position de ce glacier , et de faire connoître en même temps à Votre Excellence sa double origine, ses particu- larités les plus remarquables , et finalement la marche qu'il suit. Je dis en conséquence que le glacier des bois s'étend du col de Jac«/ au Sud-Ouest, jusqu'au col de Talèfre au Nord-Est, et delà base du mont Jorasse, et de celle à' Envers- V E chaud diU Midi, jusqu'à la source de X Ars>eron au Nord. Sa forme est celle d'un T irrégulier ; il gît au fond de deux gorges sauvages , la plus longue des- quelles se dirige parallèlement au val de Cha- mouni , et la seconde se trouve perpendiculaire à la première. Les parois de ces gorges sont de toutes parts excessivement rocailleuses et pres- que abruptes dans l'ensemble de leur pourtour. Il tire son origine, d'une part, des avalanches EUROPÉENNES. Zy5 Suite du Rapport aux glacières de ChamounL de neiges qui se de'tachent de ]a coupole qui couronne le Mont-Blanc, et de Ta utrc de celles qui descendent du Jorasse» Les unes et les autres s'accumulent et se durcissent en glaces sur les premiersgradins du Taculel du Talèfre, et de ces deux extrémités , elles continuent à descendre les unes au devant des autres. Je veux dire que celles du Mont-Blanc se dirigent ♦ vers le Nord-Est , et celles du lovasse au Sud- Ouest , et qu'elles descendent tantôt sur des plans presque verticaux, comme celles du Ta- lèfre, formant alors des cataractes très-curieuses; tantôt sur des plans moins inclines et accessibles, se grossissant encore, dans leur trajet, de toutes les neiges que leur versent par côté les aiguilles du Mont-Blanc^ di Envers- 1* E chaud , du Jo- rasse, etc. etc.; toutes lesquelles, se réunissant enfin, et se confondant entre elles à cent toises environ du détroit des Charmoz , forment ce que les voyageurs sont convenus d'appeler la mer de glace; ensuite elles tournent brusque- ment les unes à droite, les autres à gauche , tra- versent le détroit des Charmoz , pour toutes en- semble descendre encore l'espace d'environ wna lieue et demie, et finir juste au poiul où la ' gorge qui les contient débouche dans la vallée de Çhamouni. y V Sj6 ANNALES Suite du Rapport aux glaciers de Chamouni, Ainsi , à partir du détroit des Charmoz jus- qu'à son extrémité' inférieure , le glacier des Lois n'est autre chose que le prolongement, sur une autre direction, des glaciers du Tacul et duTalèfre, lesquels, bien qu'ayant confondu leurs neiges dans la prétendue mer de glace , leur amalgame et leur adhérence ne sontpas tels qu'on ne puisse visiblement distinguer d'un bout à l'autre du prolongement commun , celles qui viennent du Mont-Blanc , de celles qui descen- dent du Talèfre. Ce qui distingue les glaces de ces deux origi- nes, ce sont les crevasses longitudinales qui exis- tent par intervalles sur la ligne de contact, et dans le sens de leur nouvelle direction ; lesquelles crevasses prouvent que les glaces des deux ori- gines n'ont jamais été adhérentes sur ces divers points , ou qiie leur adhérence s'est rompue postérieurement à leur jonction dans la mer de glace. Mais un signe de cette séparation beau- coup plus remarquable, c'est une moraine ou levée de pierrailles de toute grosseur d'environ - une toise et demie d'élévation , sur une base à peu près double , qui trace leur ligne de dé- marcation depuis leur confluent dans la mer de glace jusqu'à leur extrémité la plus basse. Cette levée de pierrailles , qu'au premier as- EUROPÉENNES. 377 Suite du Rapport aux glaciers de Chamouni, pect on trouve si singulière^ et que de loin on prendroit pour le travail de l'iiommc , tant elle paroît uniforme ^ n'est pourtant que l'ouvrage de deux ou trois ravins qui _, tombant des hau- teurs qui dominent à gauche le glacier du Talè- fre, sur le glacier même, le chargent des dé- combres qu'ils charrient dans la saison des pluies et des orages. Telle est, Monseigneur, la cause simple et naturelle de ce phe'nomcne singulier. Que, si j'en ai parle à Votre Excellence, c'est moins pour rappeler à son souvenir les suppositions absurdes auxquelles il a donne lieu , que pour lui faire remarquer qu'il peut, au besoin , servir de preuve à deux ve'rités incontestables : la pre- mière, que les Alpes ne sont pas aussi vieilles que le savoir orgueilleux de certains géologues voudroit le faire accroire ; la seconde, que les glaciers ne descendent que pour fondre plus vite, et jamais pour envahir. On pourroit encore s'en servir, ainsi que des innombrables blocs répandus ça et là sur toute la surface du glacier, pour mesurer sa marche , et par ce moyen cal- culer le temps que ce glacier met à parcourir et à se dissoudre depuis les plus bas gradins du Tacul et du Talèfre jusqu'à la source de l'Ar- veron. oyS ANNALES . (y) Quelqu'impatient que je sois de finir cette lettre déjà bien longue , je ne puis me résoudre de passer sous silence trois choses essentielles qui se lient naturellement à mon sujet, et qu'à cause de cela, j'ai cru dignes de l'attention dé Votre Excellence : la première , que la gorge qui sert de lit commun au prolongement de la mer de glace, bien que s'élargissant sur divers points de son trajet , est néanmoins , dans son ensemble, beaucoup plus large dans sa partie supérieure qui touche au détroit des Charmoz, que dans celle aboutissant à la base du Mon- tanvert , de manière qu'elle se rétrécit d'autant plus qu'elle approche davantage de son terme ; la seconde , qu'à l'entrée de cette gorge, du côté d'aval , et un peu hors du plan de la chaîne qu'elle partage , gît une montagne isolée et très-basse, comparativement à celles adjacentes, qui barre transversalement le front du glacier des bois , précisément à son débouché dans le val de Chamouni. Cette montagne , qu'à dé- faut d'autre nom connu j'appelle montagne des bois, qui semble s'être affaissée exprès pour donner passage aux eaux qui découlent de la gorge , reste encore assez élevée pour empêcher les glaces d'en sortir ; la troisième , que^ dans sa EUROPÉENNES. 379 Remarques, (/) On voit par cette description même qn'il se trouvoit ici un cas tout particulier , tout spé- cial , qui empêche le glacier de franchir le rem- part qui lui est oppose'; mais toujours n^est-ce que l'observation d'un point sur mille sites differens. 580 ANNALES Suite du Rapport aux glaciers de Chamouni. partie comprise entre la bicoque récemment bâtie sur la crête du Montanvert et son extré- mité basse , l'encaissement du glacier se trouve surmonté , dans le reste de sa longueur et des deux côtés en même temps , par deux vastes lisières de mélèzes et de sapins, auxquels la pré- sence du glacier ne paroît causer aucune incom- modité. J'ajoute que sur le revers de la mon- tagne des bois , opposé à celui qui fait face au front du glacier , croissent les plus beaux sapins delà vallée. Votre Excellence vient de voir, par la descrip- tion sommaire des montagnes qui entourent le glacier des bois , que ce glacier n'a qu^une seule issue par où il pourroit s'étendre sur les terres cultivées ; mais elle a vu aussi , tant par la dis- position de la gorge au fond de laquelle il repose, que par la montagne des bois qui lui sert d'ar- rêt, que l'accès de ces terres lui est défendu, qu'enfin , pour renverser les barrières formi- dables qui le retiennent séquestré , il ne faudroit rien moins que le bras tout-puissant qui les a élevées. Voyons maintenant jusqu'à quel point ce glacier mérite le reproche d'avoir intercepté les communications de Ghamouni à Cormageur. EUROPÉENNES. _ 38 1 Suite du Rapport aux glaciers de Chamouni<. L'inspection attentive des lieux m'a fait com- prendre que deux sentiers conduisant de Cha- mouni à Cormageur par la nier de glace, ont pu exister anciennement : l'un se dirigeant à travers les bois du Montanvert y le de'troit des Charmoz , la mer de glace , la base à^ Envers^ VEchaud et le col de Tacul; l'autre parlant du village diEstine, passant au bas du Mont-Bo- chard , au point de vue nommé le Chapeau , longeant la droite du glacier des bois pour tra- verser celui du Talèfre , et se confondre en- suite avec celui venant du Montanvert à la base à' E jivers-V E chaud j mais j'ai compris aussi que ces deux sentiers n'ont pu être praticables que pendant un mois, ou tout au plus un mois et demi de l'année ; qu'en outre, ils etoient sus- ceptibles d'être temporairement interrompus par deux causes accidentelles. liCs deux causes d'interruption que j'ai aper- çues sont : la première , certaines crevasses de la mer de glace qui , par l'effet de la marcbe gravi- tante de cette mer, viennent s'interposer sur la ligne habituelle de passage vis-à-vis des points ?i\>vu^\.Qs à' EnverS'l' Echaud y et ne permettent plus ni d'avancer de face, ni de tourner, soit à droite, soit à gauche, le point intercepte'; la se- 382 ANNALES Suite du Rapport aux glaciers de Chamouni. conde , les avalanches de glaces , qui du Talefre et du Tacul , et lorsque ces glaciers s'affaissent à la suite des grandes chaleurs , se détachent tout à coup de leurs gradins supérieurs , se pré- cipitent et descendent jusque sur les plans moins inclinés de la mer déglace, où elles s'arrêtent et s'accumulent, les encombrent par conséquent de leurs immenses débris , et barrent ainsi les seuls passages accessibles , tout le temps que ces mêmes débris mettent à fondre. C'est ainsi que les communications de Cha- mouni à Cormageur cessent accidentellement d'être libres, qu'elles redeviennent ensuite et restent praticables p endant une période de temps plus ou moins longue , pour être interceptées de nouveau de la même manière et par les mêmes causes ; mais une preuve irréfragable de celte vérité, je la lire, Monseigneur, du fait tout ré- cent que voici : J'ai lu sur le Livre des Amis qu'on tient dans la Bicoque du Montan^ert , que , dans les der- niers jours du mois d'août 1822 , trois offi- •ciers (i) au service de S. M. le roi de Sardaigne, (i) J'avois relevé au crayon et sur une feuille volante la date et le nom des trois officiers qui ont effectué ce passage : je regrette que cette note se soit effacée pendant ma route ; EUROPÉENNES. 383 Suite du Rapport aux glaciers de Chamouni, ont traverse sans guide la mer de glace , et sont descendus par Cormageur dans la vallée d'Aoste. Au surplus , ces interruptions de passages^ si naturelles et si ordinaires dans les Alpes, offrent néanmoins une chose assez frappante , et que , pour cette raison , je me crois obligé de faire remarquer à Votre Excellence : c'est qu'à leur égard , la science des écrivains à système se trouve ici également en défaut; je veux dire qu'elle a considéré ces amoncèlemens acciden- tels de neiges et de glaces sur des lignes de pas- sages où d'autrefois il n'en existoit point, comme un signe certain de raccroissement des glaciers, tandis que c'étoit l'induction contraire qu'il fal- Joit en tirer. Et d'ailleurs, en supposant comme une chose avérée qu'il y eut autrefois plus de facilité qu'aujourd'hui dans les communications di- rectes des deux pays , tou joins demeure-t-il constant, pour quiconque voit les choses sans préventioi) , qu'une route aussi scabreuse que j'aurois eu beaucoup de plaisir , en cilant ce témoignage , de faire coniioîlrc le nom des témoins. Quoi qu'il en soit , le fait n'en est pas moins certain. 584 ANNALES Suite du Rapport aux glaciers de Chamouni. celle qui nous occupe, n'a pu être considérée, dans aucun temps , comme une voie usuelle et vicinale. En effet , à qui persuaderoit-on que ce pas- sage fût anciennement fréquenté , lorsqu'on sait qu'indépendamment de son affreuse solitude, et des dangers qu'il présente à chaque pas, il n'est viable qu'un mois ou tout au plus un mois et demi de l'année j lorsqu'on sait qu'il n'a jamais dû offrir aux deux pays où il aboutit , ni com- modités pour le transpoi't des objets de leur commerce, ni intérêts pour leur agriculture? «C'est, dit-on, qu'anciennement Connageur 3j étoit le siège d'une judicalure suprême où les >' procès des Chamounards se jugeoient. » Je n'ai aucune raison pour contester la prérogative qu'on attribue ici à Cormageur ; mais une seule observation sufiira pour démontrer la foiblesse de ce raisonnement, et les conséquences qu'on voudroit en tirer : c'est que les Chamounards n'ont jamais été plaideurs. Concluons donc qu'aux temps anciens ce passage n'a servi que très-casuellemcnt , comme il peut servir de nos jours , mais seulement à des piétons , et encore à quels piétons!... Je vous ai exposé , Monseigneur, tout ce qui EUROPÉENNES. 385 Suite du Rapport aux glaciers de Chamouni, existe à Chamouni , qui m'a paru cligne d'alten^ tion. Votre Excellence auroit désiré peut-être que je l'eusse entretenue aussi du glacier de Largentière, comme l'un de ceux qui appro- chent le plus des terres cultivées ; mais j'ai été retenu par cette considération, que je n'avois autre chose a dire à l'égard de ce glacier, sinon que c'est avec moins de fondement encore qu'on a voulu faire un objet d'alarme de ses progrès apparens. J'avirois pu mettre encore sous les yeux de Votre Excellence les autres rapports de simili- tude que les glaciers de ce pays ont avec les nôtres , tant pour corroborer ce que j'ai précé- demment dit de ces derniers , que pour faire remarquer qu'en supposant ceux de Chamouni susceptibles de renverser leurs barrières ac- tuelles , le terrain qu'ils envahiroient alors n'est pas d'une importance telle qu'il y eût sujet de s'alarmer sur le sort de l'espèce humaine , vu que leur direction à tous étant perpendiculaire à la chaîne des hautes montagnes qui borde à droite le val de Chamouni , cette chaîne semble exister là comme en seconde ligne , pour mar- quer le dernier terme de leurs envahissemens possibles; et, dans ce cas, les terrains envahis 2. 35 586 AK^AI.ES comprendroient à peine cinquante arpens d'é- tendue. (A) 3'aurois pu faire remarquer que ce n'est jamais sur les plus hautes sommités des Alpes qu'ils croissent en épaisseur (i) , mais toujours dans des positions infinimenl plus basses , s'en- tend dans des positions propres à f^ivoriser cet accroissement^ et assez abritées d'ailleurs pour être susceptibles des influences solaires et autres variations douces de température ; et qu'en un mot , étant destinés de tout temps pour être les réserves naturelles et permanentes des fleuves et des sources qui en découlent , j'aurois enfin démontré qu'ils existent dès le principe de toutes choses , tels que nous les voyons aujouid'hui , et surtout qu'ils existent hors de toute influence des actions humaines. Mais, outre qu'il m'a paru sans objet de prolonger une discussion désor- mais inutile , c'étoit à \ otre Excellence que mes raisonnemens se seroient adressés, et Votre Excel- lence est convaincue avec tous les vrais contem- (i)Tous les voyageurs qui se sont élevés sur le JMoîit-Blanc conviennent qu^à calotc déneige qui couvre 1h bosse du druniadaire qui en est la partie la plus élevée et la plus plate, n'a pas une grande épaisseur. M. CUJfold ^ qui Ta parcourue en \%in , assure que les crevasses de cette partie n ont tout au plus que quinze pieds de profondeur, et ue présentent au- cun danger. EUPxOPÉElVNES. 3S7 Remarcjues. {k) Si les Alpes, comme toutes les montagnes de premier ordre , pre'sentent une image ma- jestueuse du pouvoir créateur , leur position , leur structure et leur motif ne décèlent pas moins visiblement cette pre'voyance souveraine, dans ces hautes pyramides de glaces qui tem- pèrent les feux du soleil , et dans ces vastes et cternels réservoirs qui dispensent les eaux dans toutes les directions et à toutes les distances, pour entretenir partout la fraîcheur et la vie. Heureusement là , les choses sont moins alté- rables que sur le reste du Continent, parce que le pouvoir de l'homme n'a pu y démolir qu'une partie de la grande végétation : c'est déjà bien un trouble porté dans les sages plans de la na- ture, et qui doit y produire une altération; mais si le trouble^ encore plus grand, porté sur la haute végétation de toute l'Europe, avoit dé- placé une grande partie des principes attrac- tifs , il seroit fort possible qu'il y eût une réper- cussion vers les Alpes, dont l'attraction a con- servé toute sa puissance ; car il est de nécessité absolue que les eaux pompées du sein des mers, et qui se succèdent sans intervalle dans les 25, 588 AINNA-LE^ m. plateurs des œuvres du souverain Créateur , que l'origme des glaciers des Alpes , leur épaississe- ment en volume sur des espèces de charaps de repos où ils s'affaissent dans les grandes chaleurs d'été , leur descente ensuite , taniôt brusque , tantôt lente, dans des gorges profondes , laissant alors des vides sur leurs derrières, qui facilitent de nouvelles accumulations, leurs innombrables crevasses presque toutes transversales à leur ligne de direction , pour mieux faciliter leur rupture ou leur dislocation , leur marche lentement gravitante, leur éloignement du point de leur formation, enfm^ leur extension et contre-exten- sion alternative, sont autant de phénomènes qui s'harmonient merveilleusement avec les lieux sauvages qui les retiennent captifs , et les dispo- sent, par conséquent^ à mi eux remplir le but de la création ; et qu'ainsi , loin de concevoir des alar- mes du fait qu'elles s'étendent quelquefois , ce doit être , au contraire , pour l'homme religieux un juste sujet de reconnoître et de confesser que toutes les œuvres de la Providence sont aussi par- faites qu'elles sont admirables. Je suis avec un profond respect , (Vlonseigneur, Le SouS'préfet d* Embrun f J. H. Serres. Remarques» airs, arrivent à temps à une destination quel- conque. Comme cette hypothèse des probabilités pour- roi t peut-être justifier un jour la prévoyance de la Société des Sciences helvétiques , il semble sage de ne pas être trop prompt à porter un jugement général, d'après l'examen instantané d'un point isolé , lorsque surtout ces recherches veulent être faites dans le même temps , sur un grand nombre de points des Alpes , et nécessai- rement pendant une suite d'années, pour ar- river a une solution irréfragable de cet ordre supérieur. Nota. Nous donnons ici la réponse faite par un de nos Collaborateurs. • Observations sur le Mémoire ci-dessus. M. Serres a écrit comme un homme dont le système est fait à l'avance ; il paroît si pénétré de la bonté de ce système, qu'il ne s'occupe plus, dans la relation de son voyage aux glaciers de Chamouni , que de faire partager sa conviction au ministre de l'intérieur, aux dépens mêmes de toutes les considérations physiques et ration- nelles qui auroient dû le rendre circonspect. Il avoue d'abord avec une bonne foi fort es- timable d'ailleurs, que, dans ses premières ré- ÔQO AKKALES ponses a Son Excellence , il ëtoil si convainctu que les déhoiseineus intempestifs ëtoient sans iiiflnence aucune sur les phénomènes météoro- logiques et surl'impiétement des glaciers, qu'il avoit généralisé l'application de sa croyance à tous ]es glaciers des Alpes, et ce, du fond de son cabinet et sans avoir vérifié les faits sur les lieux. C'est alors que, pour rassurer sa conscience et ne plus écrire à l'aventure , il se décide à vi- siter les glaciers de Clianiouni. Arrivé sur les limites de ces glaciers et delà vé- gétation, il questionne, il observe, il vérifie les faiî5, et reste si convaincu de la vérité de son système , (ju'il est encore à s'expliquer comment de tant d'illustres savans , de philosophes et de voyageurs instruits qui, dans l'espace de plus d'un demi- siècle^ ont séjourné, parcouru et observé tout ce que cette vallée si riante et si curieuse oiFre de plus remarquable, pas un ne se soit élevé contre cette erreur si grande , que les glaciers clés Alpes refoulent la végétation, et ne s'étendent que par défaut de chaleur. Ici M. Serres donne une description fort in- téressante du glacier {Ï\X des Bossons , celui de tous qui , par sa position au milieu de la vallée et l'aspect de sa masse imposante, étonne da- vantage , inspire plus de craintes, et fixe plus particulièrement l'attention des voyageurs. On ne peut nier que cette description ne soit bien faite et pleine d'intérêt. Il y expose pai'faitenicnt tous les effets naturels de la chute des neiges, des parties les plus élevées sur celles inférieures, et des obstacles qi^e produisent les aspérités , les aiguilles etsaillies, et tous les accidcns de ces masses de rochers creusés et découpés en tout EUIlOPEENIfES. 09I sens par la nature, comme pour briser le choc des grandes avalanches , former des mers de glace, et neutraliser jusqu'à un certain point les effets, dangereux pour les riverains, d'une gravitation trop rapide. On voit que M. Serres est un ob- servateur plein de sagacité : mais on est étonné qu'avec tant de pénétration , il ne veuille point croire à l'influence des déboisemens sur les phé- nomènes météorologiques , et qu'après avoir si bien reconnu les faits, il s'obstine à en mécon- noître les causes. Que les glaciers s'étendent par défaut ou par excès de calorique, dernière opinion qui nous paroît en effet la plus naturelle, toujours est-il vrai qu'il a été obligé de reconnoîlre qu'à certaines périodes le glacier des Bossons avan* çolty et que, dans d'autres, il reculoit. Ce mou- vement de va et vient, comme il rap})elle fort ingénieusement, peut-il afïïrmer qu'il ne soit pas dû à l'efFet des déboisemens , a ces larges vo- mi loi res qui, sous toutes les aires de vent, laissent passer, sans les rompre , ces masses énormes de nuages épais , qui tantôt portentdans leurs flancs et les glaces du Cap-Nord et les vents brùlans des déserts africains, et vont ^jouter, d'une part, de nouvelles montagnes de neiges aux anciennes , et de l'autra accélérer des fontes subites , inat- tendues, qui se convertissent en torrens destruc- teurs, détachent les avalanches , déplacent les limites, et envahissent les terres consacrées à la végétation. Maintenant, comment l'auteur^ qui n'a vu et observé que d'un seul pointles vastes glaciers de Ghamouni , ose-t-il prononcer avec tant d'assurance que ce qu'il a vu au village des Grias 592 ANNALES et à Chamôuni j est une preuve convaincante que son système est le même à l'égard des points innombrables dont se compose le vaste cercle qui environne ces glaciers et même tous les gla- ciers du monde? C'est positivement ce point qu'a choisi M. Serres , qui e'toit le moins propre à faire de telles observations -, et la description to- pographique qu'il en donne en est une nouvelle preuve. La position des deux chaînes verticales au mi- lieu desquelles coule l'Arve comme un dégor- geoir naturel, et qui sedivisentdu Nord-Est au Sud-Ouest, la disposition du Mont-Breven et du Mont-Blanc, le brusque détour à l'Ouest de ces deux chaînes qui se rapprochent, et finissent par ne former qu'une gorge tellement étroite vers l'endroit où l'on rencontre le port Pélissier , que le chemin qui conduit dans la vallée, et l'Arve qui en sort, l'occupent en entier, démon- trent jusqu'à l'évidence que la nature a tout dis- posé pour préserver cette partie favorisée , de ces terribles révolutions qui portent le ravage sur tant d'autres points que la disposition op- posée des montagnes livre à toutes les chances des influences météorologiques. Ici^ les fontes rapides et l'effet des avalanches sont tellement comprimés par les accidens inhérens aux loca- lités, et encore par la projection de l'ombre du Mont-Blanc, que les plus grands ravages sur les terrains cultivés peuvent être calculés et évalués à quelques mètres seulement, tandis que sur d'autres points ils portent la dévastation sur le territoire profond de plusieurs communes à la fois. Que M. Serres ait donné la préférence aux EUROPÉEKNES. SqS glaciers de Chainouui, parce qu'ils e'toient le plus rapprochés de sa résidence , ce sont des xakons de convenances dont on ne peut lui faire un reproche jusqu'à un certain point ; mais la sécurité des riverains qui lui attestaient que, de temps immémorial, cette partie n'avoit éprouvé que de légères irruptions, devoit lui fairesen- tir qu'il avoit mal choisi le lieu de son ob- servatoire. Mais puisqu'il a persisté à ne pas quitter la délicieuse vallée de Chamouni , il devoit se contenter de faire part au ministre des observations locales qu'il y avoit recueillies sans vouloir les étendre, les généraliser à tous les glaciers du monde. Il s'est , avec légèreté , mis dans la position de cet observateur plus entêté que savant, qui, chargé de déterminer sur un point du globe les mouvemens de l'Océan, soutcnoit , avec un zèle presque fanatique , que la mer n'avoit pu envahir dans un temps donné des contrées entières, lorsqu'il prouvoit, par une suite d'observations non interrompues, que sur le point qu'il habitoit, elle nes'étoit étendue que de quelques pouces seulement pendant le même espace de temps. Mais, dit M. le sous-préfet d'Embrun , « si » des physiciens , des écrivains célèbres et autres » témoins oculaires d'envahissemens de cette » nature sur d'autres points des Alpes, en avaient » conçu de si vives inquiétudes pour la végéta- » tion , c'étoit par la raison que , trop préoccu- » pés de leurs craintes , et d'ailleurs trop con- » iians en des traditions populaires, ils avoient » pris de fiiusses apparences et des rapports » inexacts pour des réalités, et qu'ainsi ils 594 ANNALES » a voient embrasse l'erreur sans en approfondir î> les causes. » Nous sommes forces de faire remarquer toute l'incohe'rence de ce paragraphe. Sans nous ar- rêter aux formes lestes et tranchantes à l'aide desquelles M. le sous-prefet d'Emhrun fait le procès au Lon sens, au jugement des physiciens, des écrivains célèbres^ et autres témoins ocu- laires des ejivahisseinens des glaciers sur d'au- tres points des Alpes , nous nous attacherons aux faits seulement , pour prouver de nouveau que les observations faites à Chamouni par M. Serres ne sont nullement concluantes à l'ëgard des au- tres parties de ces glaciers , et que , s'il a existé des témoins oculaires d'envahissemens sur d'au- tres points des Alpes, c'est que ces envahisse- mens ont eu lieu : car les traditions populaires , quelqu'obscures qu'elles soient , ont toujours pour base un fond de vérité. Ne soyons plus surpris si M. le sous-préfet traite du même ton tant d^ illustres savans y de philosophes, de voyageurs instruits , certains journaux , quel- ques sociétés savantes , et jusqu' aux collabora- teurs mêmes du ministère , dont pas un na relevé cette grave erreur , que les glaciers des Alpes re- foulent la végétation. Maintenant, pour prouver que la végétation n'est pas refoulée à Chamouni, M. le sous-préfet nous dit que l'assurance lui a été donnée que , de mémoire d'homme, les récoltes n'y ont été si belles ni si productives. Eh ! qui conteste que les terrains limitrophes des glaciers ne sont pas susceptibles de donner d'excellens produits , puisque, par lenr voisinage des neiges, ils sont EUROPKEî^lSES. Ù^D sans cesse imprc£j;ac's d'une liiimidilc' pleine de sels vegclaiifs ^ et cpi'ils ressentent les influences de cette quantité de calorique qu'ils contien- nent? Et qu'a de commun cette fertilité avec le refoulement? Les vignes excellentes qui entou- rent le \ ésuve sont-elles une preuve que la lave du volcan ne peut jamais les atteindre ? et de telles conclusions n'ont-elles pas un côté singu - lier qu'on auroit dû éviter, quand, d'un trait de plume , on condamne si légèrement l'avis des pliysicieiis qui^ depuis un demi-siècle, ont écrit sur la matière? Oui, un pied sur la glace et l'autre sur le plus frais gazon, on peut se donner le plaisir de cueillir et de manger des fraises déli- cieuses , sans que rien n'empêche que , quelques mois après, les fraisiers qui les ont produites ne soient dévorés par les glaces, et à jamais étouffés sous leur poids. Les révolutions des glaciers n'ont rien de commun avec la qualité du sel qui les environne et l'excellence des végétaux qu'ils produisent. M. Serres donne lui-même dans son Mémoire les moyens de combattre ses propositions erro- nées; il dit au ministre qu'une chose digne de remarque, c'est que , dans nos Alpes les moins élevées et plus méridionales que celles de Sa- voie, la moisson s'y est opérée, en i823, un mois plus tard que de coutume, tandis que, dans la vallée de Chamouni, les choses s'y sont passées comme à l'ordinaire. N'est-ce pas une nouvelle preuve que le point choisi pour faire ses observations étoit, de tous ceux qui entourent les Alpes , le moins propre à résoudre les ques- tions météorologiques contenues dans la circu- laire du i5 avril 1821, puisque, cette vallée 596 ajninales étant VEden des glaciers^ elle n'offre presque jamais le spectacle des grands phénomènes qu'il e'toit appelé' spécialement à étudier, et qu'elle jouit par sa position topographique d'un calme presque éternel. M. le sous -préfet ne nie pas cependant que quelquefois les récoltes, quoique très-rarement, gèlent à Chamouni comme ailleurs , et il en re- jette la cause sur Y air ambiant y dont la froi- dure , beaucoup plus dépourvue de calorique que les glaces , absorhe du leur et les refroidit. Toujours la citation des effets , et jamais la re- cherche des causes. Pourquoi M. Serres ne cherche-t-il pas à reconnoître la présence de cet air ambiant si cru , si sauvage et si désas- treux , dont aucune cause étrangère n'a pu changer ou modifier la nature, si ce n'est la facilité avec laquelle il a pu venir des régions hyperborées jusqu'aux Alpes , sans éprouver d'autres obstacles que des vents contraires? Est- ce être alarmiste que d'appeler l'attention du Gouvernement sur les maux incalculables et trop peu reconnus que la destruction des bois nous a faits, nous fait chaque jour , et dont nos neveux mêmes ressentiront encore les désas- treuses influences? Ce qui me feroit penser que M. le sous-préfet n'est pas toujours familier avec toutes les lois connues de la physique, c'est la manière cu- rieuse et tranchante avec laquelle il explique , seul et sans le secours d'aucunes autorités , les phénomènes les plus compliqués. Si on lui de- niande pourquoi , sur un plan de soixante-dix degrés d'inclinaison, la gravitation est très-lente, il vous dit avec aisance : La réponse est facile , EUROPÉENNES. i^^y cVsL que... pTohahlement les Lords et les fonds du ravin sont garnis d'aspérités saillantes , et de l'autre, que ce ravin se rétrécit à mesure que ce glacier descend; ce qui fait comprendre com- ment il est tenu en respect. Eh quoi ! les lois de la pondération sont-elles les seules qui peu- vent rendre compte d'une telle opération phy- sique? et Faction du fioid , à différens degrés , ne concourt-elle pas à ralentir la chute, l'effet des vents, et les variations du poids de la colonne atmosphérique? Suivant les différens aspects du glacier dans sa chute , n'exercent-ils pas aussi leur influence sur le mouvement des masses ? Et quand on se mêle de résoudre , peut-on se permettre d'em- ployer Vdiàyevheprobableînent ? On ne sait pour- quoi non plus un écrivain, quelque instruit qu'il soit sur la matière qu'il traite, inspire tou- jours une sorte de défiance quand il emploie ces formules si peu modestes : on a cru jusqu'ici j mais j'ai détruit cette erreur» Je dis y f ai prouvé ^ et surtout quand on n'a rien prouvé du tout , qu'on laissée toutes les questions indécises , ou qu'on répond à tout avec facilité par Mn probablement. Enfin, M. le sous-préfet termine la longue lettre qu'il adresse au ministre, pour justifier ses chers glaciers de l'épouvantable et calom- nieuse imputation d'envahir et de refouler la végétation , par un plaidoyer fort gai en faveur du glacier des Bois. Après la description som- maire des montagnes qui l'environnent, il se livre à un mouvement oratoire, vraiment curieux et dit : Voyons maintenant jusqu a quel point ce glacier mérite le reproche d* avoir intercepté les communications de Chamouni à Cormageur. 598 AJS^fALES Et, Lroclant sur ce nouveau thème, M. lesous- pre'fei, toujours fidèle à son système de défense sans preuve, plutôt que de convenir de bonne foi que cette interruption est tout naturellement l'effet d'un envahissement du glacier sur ce point, ainsi qu'on en est convaincu par les yeux, pré- fère en attribuer la cause à certaines crevasses qu'il a aperçues sur la mer de glace; et bientôt, attaquant la science des écrivains à système , il dit que ces hommes ont considéré les amon- cèlemens accidentels des neiges et des glaces, sur des lignes de passage où autrefois il n'en exis- toit point , comme un signe certain de Faccrois- sement des glaciers, tandis que c'étoit Vmduc- tion contraire qu'il falloit en tirer. Heureuse- ment il est permis de soTU'ire à ces conclusions bien dignes de l'exorde ; et l'on peut ajouter que l'avocat des glaciers a parfaitement justifie ses cliens qui seront désormais et pour toujours , aux yeux de tout le monde , blancs comme neige. On anroit tort de penser que M. le sous-préfet se contente d'un pareil eifort de logique en fa- veur des accusés. C'est peu pour lui de les avoir réhabilités dans Topinion publique , il lui faut une victime , et c'est Coimageur, cet innocent village, qu'il va sacrifier. On a osé dire que Connageur étoit le siège d'une judicature su- prême , oit les procès des Chamounards se j'u- " geoient avant que le passage fut interrompu. Eh bien î d'un seul mot , d'une seule observa- tion , il va confondre ses adversaires , et la voici : C^ est que les Chamounards n'ont januii s été plai- deurs. INous espérons que cette découverte vaut bien celle des crevasses ; et que l'on dise qu'il EUROPÉENNES. 5iJC) manque uiainlenanl quelque chose à la juslili- calion des glaciers ! M. Serres fait grâce au ministre de la des- cription des glaciers de Largentière, quoique ce soit un de ceux qui approchent le plus des terres cultivées , par la raisbn que c'est avec moins de fondement encore qu'on a voulu faire un ohjet d'alarme de ses progrès apparens. A la vérité, M . Serres ne donne aucune raison pour repousser cet objet d'alarme ; mais un observateur comme M. le sous-préfet peut être cru sur parole. CONCL US ION. La lettre de M. Serres appartient entièrement au genre descriptif, et^ quoique un peu verbeuse, elle contient des observations intéressantes, tant qu'elles n'ont aucun rapport avec le système de justification qu'il a conçu en faveur de ses gla- ciers. On auroit désiré rencontrer dans cet admi- nistrateur qui paroi t n'être pas étranger aux sciences, plus de profondeur dans le raisonne- ment , un mode de défendre son système chéri, qui fût plus en harmonie avec les saines lois de la physique ; entin , dans sa rédaction , ce respecît pour les convenances et cette modération qui sont le cachet du vrai mérite. S'il faut prendre au sérieux ce voyage a Cha- mouni , et s'expliquer sur la singulière série d'observations qu'il renferme , nous dirons avec toute l'urbanité que nous professons , que ce liowy QZiMfactum ne fera faire à la science ni un pas rétrograde, ni un pas en avant; qu'il ne répond aucunement aux hautes questions de la circulaire du ministre, en ce que les assertions 4-00 AJSNALES sont toutes systématiques , Sixns élre corroborées d'aucunes preuves raisonnables ou physiques, et que la sorte de facilité avec laquelle il est écrit pourroit fausser le jugement de quelques per- sonnes , si les observations en étoient plus spé- cieuses ; enfin , qu'il n'a résolu aucune des ques- tions météorologiques qui lui ont été adressées, et que nous demeurons, jusqu'à preuve du con- traire, dans notre opinion : « Que, parsuitedes » grands vides que les bois ont éprouvés dans le » royaume, les saisons se sont dérangées; que, » depuis lors , les météores aqueux ( la pluie et » la neige) tombent moins régulièrement etsont ;> plus rares ; que les vents et les tempêtes sont » plusviolens; que la grêle et les gelées^ destruc- >' tructives de nos récoltes, sont plus fréquentes; » que ce dérangement a fait encore que , de nos » jours., les froids d'hiver sont plus variables. » Nouscontinueronsdeciter, à l'appui de notre opi- nion , celles des savans modernes , et les mémoires de vingt, trente ou quarante préfets delà France, et nous ne cesserons d'appeler l'attention du Gou- vernement sur la nécessité de réplanter les ter- rains vagues, afin de rétablir pour le royaume une plus favorable constitution météorologique. imprimerie de C J. Trouvé , rae des Filles-Samt-l"Lomas, n. 12, •î^ (^ ^ «5 b ANNALES EUROPEENNES, PUBLIEES SOUS LA DIRECTION DE M. RAUCH , ANCIEN OFFICIER DU GÉNIE, ETC. XX«. LIVRAISON. Explication de la graç^ure de ce Cahier, Cette gravure représente l'inverse de celle du cahier pré- cédent ; c'est-à-dire , au lieu de la triste nudité de nom- breuses .contrées semblables qui existent surtout dans le Midi de la France , on voit ici , i". les montagnes reboi- sées ,• dans le sens qu'on propose de le faire , non-seulement en arbres indigènes , mais encore en cèdres , en palmistes , et en arbres réiineux de toutes les espèces ; ao. Des fontaines ravivées , sortant et coulant sous l'épais feuillage des bois nouveaux , pour venir arroser et rafraîchir une campagne fertile , autrefois desséchée , couverte main- tenant de troupeaux de vaches , de chevaux , de chèvres , de veaux et d'agneaux, ombragés et se montrant dans une attitude h. ureuse ; - ;3«.. Des cerfs , des chevreuils , des sangliers et une'm'ui- tîiude d'oiseaux revenant, vers ce pdys régénéré : les uns parojissant encore dans le lointan ; les autres se rafraîchis- sàtit aux fontaines , tandis que les'plus empressés se mç>a- trcnt déjà à l'entrée des bois. 2 26 l\02 ANNALES 4°- Au bas, un fleuve ricliement ombragé , et des pêcheurs réjouis , en retirant leurs filets chargés de gros poissons. On lit au bas : Régénération des doux biens de la nature , dans tous les cantons de la France. Il est de la nature des vues les plus utiles d'éprouver des obstacles , des contradictions ; et lorsque ces vues euihrassent une sphère vaste, comme celle de rendre productifs, dans un temps donné , tous les espaces improductifs d'un grand royaume , il arrive encore que des hommes instruits et fort estimables d'ailleursr, les consi- dèrent comme le rêve d'un homme de bien,.*. Cette expression , honorable sans doute , est non- seulement un jugement de paresse d'esprit , qui résiste à se rendre compte des choses les plus simples, et, quoi qu'elle soit devenue banale à force d'avoir été employée dans ce sens , elle a encore la funeste puissance d'amortir les volontés généreuses, disposées à coopérer au plus solide bonheur de la Société. Si tout ce qu'il y a d'éminent, d'éclairé et de bonne foi en France , sent et apprécie la gran- deur et l'utilité du but de la SociHé de Fruc- tification générale , nous ne croyons pas moins EUROPÉENNES. ^o5 au besoin d'exposer ici toute la simplicité du S3'stcme dout il s'at^ii , dans la vue d'en généra- liser la conviction. Nous ferons donc abstraction des hautes considérations physicpies qui s'y rat- tachent , et nous ne parlerons , pour le moment, que de la partie matérielle qui en constitue et l'exécution et les produits. Notre plan de Fructification générale a tout simplement en vue de régénérer, au profit du royaume , les biens qui y ont existé dans ses eaux et sur toute sa surface : seulement , on tend à en augmenter la valeur , en y ajoutant toutes les productions utiles que les différenles zones de la terre offrent encore à nos climats variés. Voilà le but^évident dont l'utilité publi([ue ne peut être contestée par aucun cœur français. Dans cette grande opération , on divise les travaux en cinq sections distinctes : 1°. Le reboisement par voie de semis de toutes les taches du sol, aujourd'hui nues ou impro- ductives ; 2". Le repeuplement abondant de nos eaux, non-seulement de nos vingt et quebjues espèces de poissons indigènes, mais encore de plus de trente autres espèces reconnues par leur bonté et leur fécondité; 3°. La plantation en bois précoces de nos 26. 4o4 Aîs^WALES cent vingt mille lieues de cours d'eau , indis- pensable à procurer aux poissons les ombiages , la sëciiritë, les plantes et les insectes qui les font prospérer; car, pour réussir, il faut observer les concordances que la nature indique dans la sagesse de ses plans j 4°. La plantation de nos lisières de prés en bois blancs et en arbres oléagineux; 5°. Celle de nos voies pastorales ou cbemins champêtres , en ai bres fruitiers et à comestibles de toutes les espèces connues. Tel est le cadre simple des travaux que l'on propose d'exécuter simultanément dans toute la France , pour y répandre une abondance stable et universelle en toutes choses nécessaires au bonheur de la vie et au contentement de la nation entière. > Des personnes non initiées dans les élémens d'exécution , étoient d'avis de commencer cette restauration si généralement désirée, par un dé- partement d'abord ; mais la Société de Fructi- fication , qui, avec son noyau de loo millions ^ possède , ])ai" son organisation , les moyens de mettre encore plusieurs autres centaines de mil- lions en mouvement, peut, dans l'intérêt gé- néral , entreprendre dans le même mois les fruc- EUROPEENNES. l^o5 tifications dans tous les departemeiis aussi faci- lement que dans un seul. Dans cotte œuvre toute nationale, on voit que le plus e'minent intérêt appartient aux départe- mens : d'une part, plusieurs centaines de mil- lions doivent y être utilises , pour ramener dans les champs paisibles des milliers d'hommes qui langiussent dans les cite's , et les employer fruc- tueusement pendant un grand nomhre d'an- nées; de l'autre, son but est de porter, sans au- cun impôt, la fortune territoriale de chaque département au plus haut degré de prospérité et d'abondance que la nature permet d'atteindre. Augmenter les bénédictions sur le règne du Roi et de son auguste Famille, honorer le Gou- vernement, doubler les richesses naturelles de la France, en portant l'aisance et le contente- ment dans tout le corps de la nation : Tels sont l'objet et les vues du plan de la Société anoîîjme de Fructification générale. On est parti de la pensée , profondément im- primée dans tous les cœurs, que le Gouverne- ment avoit le droit bienfaisant de vouloir, dans l'iniérét général de la monarchie et de la plus grande prospérité publique possible a elTectuer sur toute la surface du royaume, que pas le moindre espace , soit du sol , soit des eaux , res- 4o6 ANNALES lât improductifs et qu'au coulraire tout soit simultanément fructifie' pour le bonheur com- mun. Cette puissance du Lien , qui s'accorde avec les vœux et les espérances unanimes de la na- tion, a, dans le cas présent, quelque chose de si suprême s de si éniinemmenl utile, que^ présentée avec la lucidité qui lui convient, tous les esprits justes , au lieu de la décliner, l'embrasseront avec allégresse. Il s'agit ici d'augmenter la fortune territoriale du royaume d'au moins i2 mill-ards ; de dou- Lier les produits alimentaires, en y créant tous les élémens d'une abondance inaltérable , et d'assurer, dans un avenir très-prochain, des revenus 2iouveaux a l'Etat sur des choses au-* jourd'hui mortes, inimposables , et qui permet- troient d'adoucir les impôts cxislans. Si la phis sinjple construction d'utilité pu- blique emporte le droit nécessaire de blesser la propriété particulière, combien ne doit pas être i^rand le droit qui , au lieu de ravir le moindre espace , tend , au contraire^ à bonifier toutes les propriétés, et à couvrir la France de productions aujourd'hui indispensables à sa po- pulation accroissante ! D'après le conseil d'hommes sages et d une EUROPÉENNES. l^Q-J - grande expérience, on a crée' par l'arlicle 5 des statuts deux cents mille actions de 5oo francs chacune, dotit le versement, à faire par dixième chaque année , se réduit à 5o francs, dans la vue de départementaliser cette grande ope'i^ation , et dV intéresser aussi hien le pins fuible proprié- taire de nos provinces que le plus riche capita- liste. Cette vue a un but moral qui semble digne d'être appi'écié; mais on voit auesi qu'on ne peut la réaliser qu'après que les statuts auront été consacrés par la sanction du Roi , parce qu'on ne peut raisonnablement pas contracter d'engage- ment sur des conditions non encore définies , et qui peuvent seules régler le montant des fonds qui seront nécessaires. Dans une fructification aussi immense que celle qui embrasse tous les vides de la terre et des eaux du royaume , on a calculé qu'elle exi- gera, non-seulement un fonds fixe de loo mil- lions , mais encore les moyens prévus de mettre plus de 100 autres millions en mouvement dans les départemens. L'emploi d'un fonds aussi capital sollicite na- turellement un retour visible et largement en- courageant pour déterminer la confiance néces- saire à cette vaste entreprise : c'est pour atteindre 4o8 ANNALËà ce grand but qu'on a présente des bases d'indem- nités déterminantes j mais que l'on daigne con- sidérer que ce sera toujours, en résultat, enricbir l'Etat de toute l'opulence nouvelle qu'on aura créée au profit de la nation entière. ~ On a demandé la concession du sol apparte- nant à l'Etat , qui ne produit rien , qui n'est pas imposable , pour le rendre à la vie et a la pro- duction : ce sol , qui se compose en grande partie de la crête aride des montagnes , de sables et de rochers nus , est dans une très-foible proportion avec les terrains vagues et de mcnie nature qui appartiennent à la généralité des communes. Cette concession d'un sol nul et sans valeur, cependant nécessaire pour donner du corps à la Société de Fructification , offre à l'Etal des biens réels , en préparant à nos arsenaux et à tous les genres de < onsiruciions des ressources éteintes^ desabi is indispensables aux plaines , des sipbons nouveaux aux fontaines , et de la stal)iliié aux climats; enfin, des impôts là où il n'en existe point. C'est en considérant les propriétés commu- nales comme inviolables , qu'on a , sans deman- der aucune concession , sollicité la faculté de fructifier les espaces de terrains incultes qu'elles possèdent, sans avoir les moyens elles-mêmes de EUROPÉENNES. iog les animer d'une vie nouvelle ; et ce , en leur laissant en tout temps le droit de jouir du ré- sultat de ces travaux, en indemnisant la Société de Fructification de ses sacrifices par simple voie d'arbitrage. La même proposition est relative aux propriétaires riverains des chemins, des prés et des ruisseaux. Le double principe de cette proposition , qui s'attache au plaJi de fructification générale de la France , montre visiblement son but : celui d'enrichir , d'une part, toutes les communes du royaume , en les comblant de revenus et de productions alimentaires; de l'autre, de donner un grand ensemble au plan de prospérité uni- verselle à y créer. L'obsei'vateur remarque avec tristesse que le gibier et les poissons surtout ont été diminués de plus des trois quarts depuis la révolution seu- lement. Nos cours d'eau ne présentent plus que quelques foibles restes de cette ancienne richesse alimentaire. La Société de Fructification offre, non-seu- lement d'y rétablir en abondance toutes les es- pèces de poissons indigènes , mais d'y ajouter encore trente autres espèces fécondes , choisies dans des eaux étrangères, pour en enrichir les nôtres 4 10 ANHALES Mais, pour réussir dans cette opération, il est indispensable, comme on vient de le dire, de boiser aussi les cours d'eau, afin d'assurer et de protéger la propagation des poissons de tous les moyens indiqués par la nature. Il est naturel de juger qii'une opération aussi importante, qui doit s'étendre sur cent vingt mille lieues de cours d'eau, ne pouvant s'effec- tuer sans une indemnité quelconque , on croit avoir proposé le mode de dédommagement le plus simple , par la jouissance fixée à un cer- tain nombre d'années. Les richesses des dépar- temens , et par conséquent celles de l'Etat , ne se trouveront pas moins accrues par l'effet de cette fructification. Les résultats immenses en biens qui doivent en découler, sont de la \)\\\s frappante certi- tude : on y voit l'intérêt de tout le corps social, la cause de la nation entière ; on pourroit dire le droit suprême , dans l'ordre le plus élevé , d'accroître^ d'acquérir ses véritables élémens de bonheur, et qui semblent donner au Gou- vernement l'heureuse puissance nécessaire pour en vouloir l'exécution par le seul moyen pos- sible. Pourquoi ce plan, objet de tant de recherches et de sentimens purs, qui offre à l'avance des EUROPÉENNES. 4l 1 ÎDenedictlons si unanimes, si attachantes , ne seroit-iJ pas digne d'un examen , parce qu'il n'a été' conçu , prcsenle et sij^ne' encore que par un seul Français , au nom de beaucoup d'autres , lorsque tous les Français sigaeroient cet acte de fructification avec allcgresse, si une fois les bases et les conditions proposées en étoienl consacrées? C'est en entourant d'une protection généreuse et grande l'acte de soumission qui concerne cette nouvelle et réelle félicité publique ; c'est en aidant, en protégeant de sa puissance tou- jours bienfiiisante cette mémorable entreprise, que le Gouvernement verra naître la joie et le bonheur partout où il existe un cœur français-.. Un seul acte suffit pour tout réaliser. Il consiste dans la sanction des statuts pré- sentés au. nom de la Société anonyme de Fruc- tification , pour lui donner l'existence , et la rendre apte à recevoir enfin les souscriptions qui se préparent de toutes parts, pour la prise des actions et le commencement des travaux. Cette opération ayant un but sans égal en- core , et devant avoir des suites incomparables dans l'ordre du bonheur public, semble solli- citer, par sa nature, une protection spéciale et toute monarchique. Heureux,' mille fois heu- reux, d'avoir à proclamer, nous l'espérons bien- 4l2 ANNALES tôt, le pouvoir tutëlaire qui daignera appuyer d'une main protectrice une œuvre qui embrasse d'une manière aussi générale la destinée de la grande et noble nation française!... Lorsque l'on considère l'aspect de nos monta- gnes , en grande partie nues etdécliarnées , cou- vertes naguère d'une ricbe et tutëlaire végé- tation ; la nudité et le vide de nos beaux cours d'eau, autrefois magnifiquement ombragés , et remplis d'une grande abondance de poissons^j ces bruvères, ces landes , ces sables qui ne pré- sentent plus rien à la vie, qui n'olbent plus que le triste silence de la nature mutilée , étouf- fée ; lorsqu'on considère que c'est dans le beau royaume de France qu'on trouve ce vague , cet abandon de tant de cboses éteintes et ravies à l'existence, on ne peut qu'en être profondément attristé. C'est cependant pour réparer les ruines qui flétrissent une terre aussi belle; c'est pour re- nouveler la vie partout où elle est menacée ou éteinte ; c'est pour fructifier tout ce qui ne pro- duit plus; c'est pour rendre à la France toute la richesse territoriale qu'elle peut et doit pos- séder , que la Société de Fructification s'est formée : puissent des vues aussi patriotiques, aussi éminemment françaises , être bientôt agréées et mises en action.'... EUROPÉENNES. 4^3 Sur quelques faits de la température de Vannée* Le passage d'une tenipëralure modérée à de fortes chaleurs , a été si subit à Toulouse, qu'on pai le de plusieurs personnes qui ont été trouvées étouffées par la chaleur dans plusieurs com- munes des environs : des bœufs sont morts ac- cablés sous le poids d'une température qu'ils ne pouvoient supporter. Sur les grandes routes , plusieurs chevaux attelés à des voitures pu- bliques , se sont abattus, et ils n'auroient pu arriver à leur destination, sans la précaution que l'on prenoit de leui* rafraîchir la bouche avec une éponge imbibée d'eau. On écrit d'Agen , 2i juillet : Deux ouvriers travailloient ensemble dans un champ par la chaleur excessive que nous avons eue ces jours derniers; l'un d'eux , voyant son camarade at- teint d'un mal qui le jette dans de grandes souf- frances , va chercher du vinaigre , et revient en toute hâte dans la vue de le secourir ; mais il ar- rive trop tard , le malheureux avoit cessé de vivre , la chaleur l'avoii étouffé. Le même aC' 4l4 AISNALES « cident a failli faire périr d'autres ouvriers : comme ils s'ëtoient retires à temps, el que les secours leur ont été administrés à propos, on n'a pas à déplorer de nouvelles pertes. Seule- ment une malheureuse mère defamille, âgée de quarante à quarante-deux ans , a succoniLé su- bitement à l'excès de la chaleur , et a été trouvée morte jeudi dernier , au milieu des champs , et la serpette encore à la main. Dans la commune de Bressac ( Tarn-ei-Garonne) , deux femmes qui travailloienl à la moisson , ont été également étouffées par la chaleur; elles étaient âgées de dix-huit à vingt ans. Voici un fait à ajouter aux observations mé- téorologiques de l'année actuelle, si singulière pour les nombreuses anomalies qu'elle a déjà présentées. Le i4 juillet , jour le plus chaud de cet etë ^ pendant que le thermomètre de Réaumur mar- quoit 29 degrés à Paris, et 53 a Madrid, on n'en comptoit que 24 ^ Naples à midi ; ce ne fut que deux heures plus tard que la réverbération du sol le fit monter à 27. Ainsi , Paris a éprouve' 5 degr-és de chaleur de plus, quoique situé de 8 degrés de plus au Nord que JNaples. EUROPÉENNES . 4 1 3 Le 12 juillet, aprcs Iiiiil jours crune chaleur excessive , le vent étant au Nord-Ouest, et le temps toujours brûlant, des vapeurs d'un doré foncé couvrirent ratmosphère ; le soleil devint pâle et couronné cVune paréliej quelques éclai; s brillèreut au Nord-Est sur la Monlagne-Noire : vers le coucher du soleil , le vent devint impé- tueux. A dix heures dix minutes du soir, on sentit a Carcassonne trois secousses légères et presque instantanées d'un tremhlement de terre. Depuis cette époque , le même vent con- tinuant , la température a changé; il fait pres- que froid. On a senti également quelques se- cousses de tremblement de terre à Bé/iers et à Gastelnaudary. On écrit de Lisbonne : Le 19 juillet, à cinq heures du matin , Lis- bonne a été jeiée dans l'épouvante par une se- cousse irès-sensihle de tremblement de terre. Depuis l'ellVovable catastropbe de i~55, qui engloutit la moitié de Lisbonne avec ses habi- lans , la phis légère commotion souleriaine suf- fit pour frapper de terreur la génération pré- sente. L'aimosphèi-e étoit eml)rasée comme sous la zone torride; la chaleur fut f)orlée à son 4l6 ANNALES plus haut point. Le 18, à minuit, le iliermo- mètre de Réauniur marquoit alors plus de 56 degrés, et, ce qu'il y a de particulier, c'est que celte chaleur excessive nous étoit apporte'e par un vent de Nord-Est; son souffle étoit dévo- rant ; dans tous les vignobles qu'il a traversés , le raisin a séché sur pied. Des animaux , et , ce qu'il y a de plus affligeant , des hommes et des femmes sont morts suffoqués dans les champs. On vient de voir que Lisbonne , dans le voi- sinage de Madrid , et de deux degrés seulement plus au Sud , a éprouvé dans le même temps une température de trois degrés plus élevée, et de douze degrés supérieure à celle de Naples ; tandis que Madrid, situé à la même latitude que Naples , a eu une chaleur de neuf degrés plus considérable. Ces variantes dans les températures, pour des lieux si rapprochés en Europe , indiquent, ainsi que nous l'avons souvent répété, que* les lati- tudes seules ne constituent pas un ordre stable et géographiquement proportionnel dans les élémens; mais qu'une différence de situation physique, comme le voisinage des eaux , la di- rection et la hauteur des montagnes , doivent entrer dans la combinaison de ces influences. Si, comme on ne peut en douter, il règne EUROPÉENNES. l^\n entre la terre et l'atmosphère une attraction - réciproque et continue, qui tend à mettre sans cesse en équilibre les fluides qui leur sont né- cessaires , on peut présumer que l'efTet doit être tout autre sur un sol nu que sur un sol cou- vert. Si l'on ajoute à celte cause la destruction, sur la plupart de nos montagnes, de ces grandes masses d'arbres élevés, destinées a coopérer à la régularité des vents, il doit nécessairement ré- sulter de cette interversion dans l'état des choses primitives, un trouble dans l'ensemble de la marche de la nature. Aussi règne-t-il un jeu en quelque sorte fan- tastique dans les météores; c'est un siphonage continuel de variabilité , à changer souvent la température de huit degrés dans le court espace de vingt-quatre heures. Ces changemens, ra- pides comme l'éclair , et presque toujours en sens inverse de l'ordre des saisons , agissent sur tout ce qui existe , et plus visiblement sur la santé de l'homme qui souffre, surtout à un âge avancé , de ces subites et continuelles répercus- sions. Il est certain que ce désordre physique est généralement senti ; il entraîne avec lui des calamités réelles; il menace de plus grandes encore, si on n'y porte remède. Nous avons es- 2. 37 4l8 -AI?ÏTÏALES sayé dans ces Annales d'en faire conuakre les causes ; nous avons proposé les remèdes , puisés dans la nature , qui les indique clairement. Les moyens n'ont rien que desimpie et de bienfai- sant : ils commencent d'abord par enrichir la terre beaucoup trop appauvrie, et à rétablir insensiblement , par cette fructification même ^ un ordre plus lieureax dans les élémens. Puisse la France devenir le premier modèle de cette opération de bonheur public! opération sans aucun exemple encore , et qui sera prompte- ment imitée par toutes les nations européennes. Sur quelques particularités des effets de la foudre y recueillies pendant les années i825 et 1824. Unj£ lettre de Toulon contenoit les détails suivans : Hier , il a éclaté un orage très-violent vers midi environ; une pluie abondante tomba avec une force extraordinaire : elle fut accompagnée de violens coups de tonnerre, dont un a tombé et a touché le fort Lamalgue, où il a fait une i7ictime, et peu s'en est fallu qu'il n'arrivât le plus grand de tous les malheurs ; car l'explosion EUROPÉENNES. 4^9 a eu lieu à quelques pas de la poudrière , où se trouve en ce momeut une grande quaniitë de poudre. A la suite d'une forte dc'tonation , la foudre est tombée, sous la forme d'une colonne de feu, sur un malheureux soldat qui étoit en sentinelle en dehors du pont-levis du fort. Pour se mettre à l'abri de ]a pluie, ce soldat s'ëtoit mis dans la guérite : la foudre adonné sur les écailles en cuivre de la jugulaire de son schakot, qui ont été brûlées; delà, elle est descendue sur Tépinglette que ce malheureux avoit à la boutonnière de son habit, et Ta toute brisée ; ensuite , après avoir passé entre l'habit et le baudrier qui a été tout noirci en dessous , sans que l'habit ni les boutons aient eu la moindre atteinte , elle a été se jeter dans la mer qui est tout près. Ce militaire est tombé roide mort , sans avoir eu la moindre contusion. Son fusil , qui étoit dans la guérite à côté de lui, n'a pas été touché. Deux autres soldats ont été renversés avec force par ce même coup de ton- nerre : ils ont été secourus tout de suite , et sont aujourd'hui parfaitement bien. On écrit de Gaen : Vendredi dernier, vers neuf heures du matin , le tonnerre est tombé sur la place Saint -Gilles de cette ville ; il 27. est entré dans un appartement où plusîeuo femmes étoient réunies pour faire la dentelle: il a frappé l'une d'elles aux jambes, et l'a bles- sée assez grièvement; il a enlevé le soulier du pied de l'autre, sans lui avoir fait aucun mal. On mande de Cbevreuse qu'un violent orage a éclaté sur les communes de Cbevreuse, Dam- pierre et les environs. Vers deux heures de l'a- près-midi, la foudre est tombée sur la bergerie d'une femme de cette dernière commune, ap- partenant à M. Ménar4^ ancien notaire. La décbarge électrique a été si forte, que deux moutons qni en ont été frappés, ont été parta- gés en deux, comme auroit pu le faire un ins- trument tranchant; trois autres, qui ont été plus ou moins blessés, sont morts de leurs bles- sures. Suivant une lettre lue à l'Académie des Sciences, on a observé à Angers, à huit heures un quart du soir , un phénomène lumineux très-remarquable. Il a été accompagné d'une ex- plosion considérable, suivie d'une chute de pierres météoriques; une d'elles est tombée dans un jardin, assez près d'une femme qui or- LUnOPÉENlNES. 421 rosoit. Ce fragment , qu'on a ramassé , pèse <înviron trente onces. 11 est hérissé de parties anguleuses; ce qui annonce qu'il faisoit partie d'une masse plus volumineuse. Il est recouvert d'une couche noire, surlaquelle on croit pouvoir remarquer quelques indices de fusion. La lu- mière du météore a été aperçue à Loudun , et même à Poitiers, d'après une autre lettre écrite de cette dernière ville, par M. l^ois-Giraud, professeur de physique. La lettre d'Angers est de M. Devaux, savant naturaliste. On mande de Greiz (Bouches-du-Rhône) , que le 29 juin dernier un orage s'est formé du côté du couchant